Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 319 du 4 avril 2004 - pp. 8 à 10
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
RAFFARIN : « QUE FAIRE ? »

Nuit du 28 au 29 mars. Trois heures du matin. Malgré les apparences ce n’est pas encore Waterloo. Restent quelques meubles, et des dettes, plus nombreuses celles-ci que ceux-là. Dimanche dernier nous en étions déjà à la Bérézina. Aujourd’hui nous voici à la Bataille de France. Perdue, archi-perdue. Février 1814. Mars 2004. 194 ans après, les dates coïncident et Napoléon me hante.

Incidence du particulier sur le général, sans doute. Cet hiver ma femme lisait "Histoire du Consulat et de l’Empire" de feu Louis Madelin (rien à voir avec le bouillant Alain) à l’envers. Comme elle connaissait la fin de l’histoire, elle avait commencé par Sainte-Hélène pour finir en Corse, le 15 août 1769. Quinze volumes, près de cinq mille pages, faut le faire. Le soir nous en parlions. D’où l’obsession, peut-être...

Raffarin n’a pourtant rien d’un stratège inspiré, visionnaire politique, réformateur social, et boucher national de surcroît, mais sa silhouette ressemble à celle que nos livres d’enfants nous ont laissée de l’Empereur à la fin de sa gloire. A cette heure, il me semble que je le vois. Les radios se sont tues. On a fermé la télévision. Le Président n’a cessé de briller par son absence. Serait-il à l’île Maurice ? Le Premier ministre, comme le dernier des Mohicans, est seul au milieu de la défaite, cette défaite qui est la sienne et dans laquelle il a multiplié les pataquès, sur ordre vraisemblablement : « Ce scrutin n’est pas national, mais tous les ministres aux créneaux », etc.

Longtemps il refusa l’apocalypse. Un instant, par miracle, une bonne nouvelle tomba. Zeller gardait Strasbourg. Haut les coeurs ! Blücher c’était Grouchy ! Raffarin s’était dressé, tout pâle. Les poings serrés, le regard à nouveau brillant, il chantait, comme Chantecler pour faire lever le soleil...

Vous n’aurez pas l’Alsace
et la Lorraine.

Hélas ! La litanie du malheur reprit. A Metz, le général Longuet était balayé, comme les copains. Un fier soldat, pourtant ! Et capable. Après quelques erreurs idéologiques de jeunesse et des imprudences immobilières d’âge mûr, ancien ministre, sénateur de la Meuse, Président sortant, UMP de bon aloi, on le considérait comme un pilier du système. A dégager ! A la fourrière ! A la casse !

Et ce pauvre duc Josselin de Rohan, si distingué, qui plaisait tant à Bernadette (née Chodron de Courcel, ne l’oublions pas), quel calvaire ! Sur instructions, il avait traité les chouans du Front national avec le dédain, et même le dégoût qui convient. Cela n’a pas empêché Ras l’Front et consorts de lui faire sa fête, vite fait. Les deux claques, façon Cantat, réclamées pas Frère Jack furent remplacées par le coup de boule à la lorientaise, pleine tronche, pleine face, doublé d’une remontée du genou en uppercut et écrase-siamoises, sans excessive douceur, une spécialité bretonne également. On retrouva le duc, moustaches en croix, dans la luzerne, tandis que les binious sonnaient l’Internationale redevenue la chanson culte, en alternance avec

Ah ! ça ira (ter)
Tous les aristos à la lanterne...

Si le souffle républicain ne se manifestait pas en de semblables circonstances ce serait à désespérer de l’esprit citoyen. Les zigomars venaient de cueillir la Bretagne comme une fleur d’ajonc. Où es-tu, Du Guesclin ?

Le rempart chiraquien en béton désarmé croulait de tous côtés. On était battu à Lyon, Lille, Rennes, Nantes, Amiens, Montpellier, Rouen, Caen, La Rochelle, Charleville, Metz, Dijon, Clermont-Ferrand où Giscard avait encore fait un combat de trop. Comme on avait déjà perdu Marseille, Bordeaux Toulouse, Limoges, Orléans, la ville de la Pucelle, Roselyne ne s’en était jamais remise, et comme on venait d’échouer à Paris, espoir suprême et suprême pensée, partout c’était la retraite et « la retraite c’est la mort ! » comme avait dit Mathusalem avant quelques autres vieillards.

Le glas sonnait. Deux ans après avoir été élu avec 82 % des suffrages, le président de la République perdait 20 régions sur 21, en métropole. L’Empereur n’était même plus roi de Bourges. Que faire ? Gémir, pleurer, prier est également lâche. Dénoncer, accuser, crier serait blasphémer, attenter au Peuple souverain, le Dieu vivant. Au Grand Bazar de la Démocratie Universelle, l’électeur c’est le client, et le client a toujours raison. Alors, que faire ?

TEMPETE SOUS UN CRANE

Raffarin arpente son bureau. La tête en avant et les mains nouées dans le dos accentuent encore la voussure des épaules. Bientôt ce sera l’aube aux doigts de gaze grise. "Que faire ?" Il s’immobilise. Son front s’abaisse encore un peu. L’index droit plié sur sa lèvre inférieure, il s’interroge, réfléchit, examine, pèse, soupèse, argumente, réfute, suppute et s’écoute se répondre. C’est sa technique de Premier ministre : "Que faites-vous ? - J’écoute."

S’il était honnête, supposition incongrue, s’il était honnête aurait-il voulu faire carrière dans la politique ? Si oui, on pourrait douter de son intelligence. Sinon... n’aggravons pas son cas. On ne crache pas sur un brancard... Donc, s’il avait encore deux centimes d’euros de bon sens, il se retirerait chez sa tante, à Chasseneuil, dans le Poitou bien-aimé. Il partirait comme il était venu, simple et bonhomme, un peu triste, bien sûr, mais digne, sans mélodramatiser. A Chasseneuil il serait tranquille, à condition de rester à la maison. Dehors il risquerait de croiser Ségolène-et-coton, lumineuse comme un lilas blanc. Une auréole au-dessus de la tête, elle marche sur un nuage de félicité, au bras de son concubin, lui aussi extatique. Peut-être se voient-ils déjà, elle à Matignon et lui à l’Elysée... La rencontre ne serait agréable pour personne. Tandis qu’au logis Raffarin pourrait écrire ses mémoires pour démontrer qu’il avait eu raison d’avoir tort et que Raffarin ce n’est pas Raffarien. J’ai déjà trouvé un titre que je lui donne bien volontiers : "Mémoires d’hécatombe".

Cette solution serait élégante. Elle plairait aux coeurs purs, s’il en reste. Mais ce serait une solution de facilité, le premier de la classe redevenant le Petit Chose et retrouvant son petit village, son petit jardin, ses petits légumes, pour sa petite soupe, sur son petit feu... Que diraient les Talmont, les Lusignan, les La Trémoille, qui firent la grandeur du Poitou ? Et la France dans tout ça ? Peut-on l’oublier ? Non ! Ce serait un abandon, au deuxième round d’un match qui en compte cinq. A moi Hollande, deux mots : Connais-tu don Raffa ? Ça en fait quatre mais le compte est bon.

En outre le Président ne permettrait pas cette désertion : il se retrouverait en première ligne. C’est une solution qu’il abhorre. On prend tous les coups sans diriger la bataille. Il préfère disposer d’un plastron qu’il manoeuvre de manière à provoquer les réactions et réagir à sa façon.

Dans son genre, Bernadette, son épouse, a tenu ce rôle avec beaucoup de talent, humanisant le mari cascadeur et coureur de jupons pour le bonheur des foules attendries. Tout au long de la dernière campagne, alors que son époux courait les capitales pour faire l’important et dire aux autres comment réussir chez eux ce qu’il ratait chez lui, Bernadette a été admirable en vivandière au grand coeur, la Madelon du XXIe siècle, pérégrinant partout avec son sac et sa gourde pour consoler l’affligé, redonner du courage à ceux qui le perdaient, soigner les blessés, remettre sur pied les ingambes et ressusciter les morts.

Citons aussi Juppé, fidèle serviteur-éclaireur. Son dévouement lui a coûté très cher. Injustement condamné à la place du vrai coupable à deux ans de prison et dix d’inéligibilité, il pouvait renaître à l’espérance en reprenant l’Aquitaine. Hélas, trois fois hélas ! Darcos-à-moelle est dans les choux. Transformé en Darcos-à-ronger, il n’est plus d’aucun secours. Juppé retrouve sa géhenne. Tout s’effondre autour de lui. Sa trouvaille géniale, l’UMP, la machine à gagner, se révèle une machine à perdre. Sa stratégie du parti unique est à revoir totalement. Pour lui l’année 2004 aura été l’année terrible. Depuis 1997 et la dissolution funeste dont allait venir tout le mal, Chirac se demandait quelquefois si Juppé n’était pas un porte-poisse. Désormais il doit en avoir l’intime conviction.

Raffarin a repris sa marche, toujours courbé, mais solide sous l’adversité. Son pas se fait même plus ferme. "Que faire ? Je reste... si l’on veut encore de moi... Ce qui ne résout rien... Car pour quoi faire ? Et comment ?"

BONNES NOUVELLES DU FRONT

Mardi 26. Le temps manque pour lire l’avenir qui se dessine dans ce présent qui se défait. Contentons-nous de noter quelques impressions. On a souvent dit de Chirac qu’il était « un roseau peint en fer ». Un pragmatique souple et indécis, qui disait "de l’action, de l’action !" en sautant sur sa chaise, comme, à l’Opéra, le choeur chante "En avant !" en marquant le pas, sur place. Nous l’avons même vu inerte devant Jospin, de 1997 à 2002, durant la deuxième cohabitation.

Dans ces conditions, Raffarin se succédant à lui-même comme chef de nage de la nouvelle galère ministérielle, il est probable qu’il gouvernera prudemment au centre gauche, cap sur le social, selon les ordres du pacha. Les jumelles fixées sur l’horizon 2007, espérant l’embellie, je veux dire la croissance, il attendra la renverse, en multipliant les déclarations enflammées sur les réformes mais en calculant jusqu’où il peut faire semblant d’aller trop loin. Plus réformateurs que les Français on ne trouve pas, à condition de réformer le voisin. Tout cela est aussi banal que Balladur, hier soir sur LCI, facile à dire mais quasi impossible à réaliser. Quand on a comme ambition majeure de ne mécontenter personne, on ne gouverne pas, on gère. Et même gérer sans turbulences ni affrontements ne sera pas aisé. Le pouvoir central est pris entre le pouvoir supra-national de Bruxelles et le pouvoir provincial fort maintenant de 25 régions sur 26. Ça promet.

Nous n’allons pas tarder à mesurer la puissance de la nuisance de ce dernier. Elle sera rendue considérable par le mouvement de décentralisation à la mode, propulsé par le président de la République, qui naguère arborait le bonnet phrygien des jacobins, ces farouches centralisateurs. Personne n’est parfait.

Depuis les débuts de la Ve République, pour ne pas remonter plus avant, quand la gauche avait perdu la partie dans les urnes, il lui restait la troisième mi-temps pour se requinquer dans la rue et alentour, grâce à la mobilisation républicaine des syndicats de fonctionnaires, fraternelle des intellectuels signeurs de pétitions, groupements de pressions médiatiques de tous poils, etc., etc. Maintenant il faudra compter avec le conseil représentatif des 25 gouvernements régionaux de gauche (sur 26). Cambadélis l’a annoncé hier soir, chez Séguillon. Ce fabuleux succès a été obtenu grâce en partie à la loi anti-Front national votée par la droite. Si anti-FN, qu’avec un nombre de suffrages équivalent, il perd 112 conseillers, ce qui pèsera lourd dans la quête aux 500 signatures, lors de la prochaine présidentielle. En partie aussi au refus de toute entente politique de quelque importance que soit, avec le Front.

On y revient toujours. Il y a dix-huit ans, en 1986, l’UDF et le RPR, constituant la future majorité chiraquienne, s’engageaient solennellement, sur ordre de Chirac, devant le B’nai Brith, association internationale raciste et paramaçonnique réservée aux Juifs « de ne s’allier en aucun cas au FN »(1). Depuis, cet engagement n’a cessé de nuire à la Droite et de favoriser la Gauche. On en a encore eu la démonstration dimanche.

Dieu merci cet ostracisme n’a pas empêché le FN de monter en force. Dans des conditions difficiles, il vient encore de donner une leçon de solidité, de stabilité, de fidélité et de clairvoyance. Il n’a cédé ni aux appels du pied, ni aux admonestations de ceux qui lui reprochaient de faire élire la gauche, alors qu’eux-mêmes, dans le même temps, s’alliaient avec la gauche pour faire battre les candidats du Front.

Cette maturité c’est la bonne nouvelle de la journée, avec celle-ci que j’apprécie encore plus. Le Front est la seule organisation où la symbiose droite-gauche s’est réalisée, sur le terrain, grâce à la fusion du national et du social. Si prometteuse qu’elle soit, cette opération avait toujours échoué, parfois cruellement pour ses promoteurs. Demandez à Chevènement.

Terminons en revenant sur la versatilité du corps électoral. En deux ans, dans l’allégresse la plus totale, il a viré de bord, lof pour lof. « C’est un vote sanction du gouvernement », criait-on, de tous côtés. Sans doute. Mais à bien regarder c’était surtout le peuple souverain qui se sanctionnait lui-même.

François Brigneau

(1) Voir "Le Monde" du 26 mars et "Ce qu’on vous cache" par Jean Madiran, numéro spécial hors série de "Présent", qui connut au moins cinq éditions. On peut peut-être trouver quelques exemplaires de ce travail indispensable à SDPF, BP 1, 86190 Chiré-en-Montreuil.
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