Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 320 du 13 avril 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
APRES LA BATAILLE

Est-ce l’âge ? Est-ce l’accélération de ce long fleuve sombre sur lequel nous sommes embarqués ? Désormais il me semble que tout se précipite. La raclée des 21 et 28 mars s’éloigne. Elle appartient déjà à l’histoire. La bataille est finie, mais la guerre continue. Le mouvement perpétuel de la République l’exige. La Démocratie, c’est la guerre civile franco-française permanente, institutionnalisée, réglementée, financée, recommencée, et attisée si nécessaire.

Le dépouillement du scrutin est à peine terminé que les vaincus préparent la Revanche. Les vainqueurs sont obsédés par leur victoire. Sans perdre un instant ils veulent consolider leur dernière élection en gagnant la prochaine. Ce sera le meilleur moyen d’assurer les "avantages acquis" par le pouvoir. C’est le nom, progressiste et flatteur que l’on donne aux "privilèges", contraires aux droits de l’homme et condamnés par la morale en cours.

Le temps presse. Dans quelques semaines nous serons à nouveau en première ligne. En juin il nous faudra élire des députés supplémentaires. Ils constitueront la section française du parlement européen. Le sixième parlement français, en quelque sorte, après le communal, le général-départemental, le régional et le national qui est double, puisqu’il équilibre l’Assemblée par le Sénat.

Six parlements pour une nation. Quelle richesse ! Nul ne peut en chipoter l’importance. Il est donc normal que vainqueurs et vaincus se dépêchent de décréter la mobilisation générale, sans laquelle le système perd son autorité. Pour maintenir la Paix, aux armes citoyens ! Votons, votons ! Ecrasons l’infâme ! Muselons la réaction au nom de la liberté d’opinion. Qu’un sang impur abreuve nos sillons. Le sang impur étant, bien entendu, celui de nos concitoyens-ennemis.

Ainsi arrosé, le terreau français se révèle particulièrement favorable à la culture des discordes en pots. Elles sont de toutes espèces : idéologiques, sentimentales, économiques, sociales, religieuses, artistiques. En utilisant comme engrais les débats contradictoires et les sondages répétitifs, les jardiniers sortis de l’ENA (Ecole Nationale d’Agriculture) excellent à entretenir leur croissance. Elles foisonnent, aussi drues que le gazon japonais. Sensibles à cette réussite, les Eglises prient le ciel de se mettre à l’unisson. Il obéit. Que pourrait-il faire d’autre, le malheureux, suspecté comme il l’est d’abus de confiance et d’usage de faux ?

Du coup le climat participe à la coalition. Jadis on le félicitait d’être aussi joliment tempéré. Il devient tourmenté. Le pays doit subir de brutales alternances de canicules et d’inondations, de pluies diluviennes et de feux de forêts, de marées noires et de calmes blancs, chargés de pollutions putrides que les vents, soufflant en typhon, projettent partout, contaminant les contrées encore épargnées. L’égalitarisme constitutionnellement en vigueur apprécie ces conditions. Ce ne sont pas celles des moissons heureuses. La disette s’ensuit. Elle aggrave le désordre des discours et des comportements. Dans tous les domaines les discussions entraînent les confrontations qui provoquent les déflagrations. Tout le monde parle. Personne n’écoute. Dans son privé chacun souhaite être commandé. En public personne n’accepte d’obéir. La gangrène gagne. Elle ronge tous les membres de la société. Même à Trifouillis-les-deux-Patates, c’est le bordel noir. Mais les bureaux de vote sont ouverts. C’est l’essentiel.

"C’EST BIEN FAIT POUR LEURS GUEULES !"

L’époustouflant, c’est que ce régime suicidaire soit universellement reconnu comme l’archétype du pouvoir politique, le nec plus ultra auquel ont abouti l’expérience, la sagesse et l’intelligence de nos civilisations humanistes. La tolérance ne tolère pas la critique. L’iconoclaste qui s’y risque est considéré comme impie, c’est-à-dire déconsidéré, et frappé d’ostracisme. Le lavage de cerveaux des Allemands d’hier et l’évangélisation démocratique des Irakiens d’aujourd’hui incitent à ne pas s’étendre davantage sur le sujet. On peut seulement interroger l’électeur inscrit pour savoir s’il n’y aurait pas moyen d’améliorer le système et ses hommes.

C’est ce que j’ai essayé de faire ces jours derniers. J’ai mené une petite enquête auprès du premier cercle de mes familiers. Avant d’aller plus loin, il me faut donner une précision. Mon panel n’est pas très représentatif de la société française actuelle. On n’y trouve pas de Juifs, à ma connaissance tout au moins. Leur absence altère le jugement. Ensuite je rencontre surtout des cathos tradis avec évêque-maison, des cathos tradis sans évêques français, des laïques hostiles au laïcisme, des monarchistes divisés sur les princes, des anarchos-fachos-écolos dont les avis sont forcément multiples, des réacs antimondialistes, des blancs de Vendée, des rouges-bruns, des révisionnistes sans vergogne, des partisans d’une république autoritaire. J’abrège. Leurs réactions ont donc été diverses. La pâtée chiraquienne les réjouit mais le succès hollandais leur donne des boutons. Une phrase résume le sentiment collectif :

- C’est bien fait pour leurs gueules !

Des nuances sont pourtant sensibles. Quelques-uns estiment la défaite du 28 mars trop cuisante, donc quelque peu injuste. Ils comparent la majorité chiraquienne à un enfer grouillant de poissons. Pavé de bonnes intentions, il pourrit par la tête. Il suffirait peut-être de la changer pour changer la troupe. Peut-être, oui... Pas sûr.

Quelques collabos du Président rincé-repassé échappent à la contre-épuration. Exemple Sarkozy. Malgré vingt griefs plus justifiés les uns que les autres, tant de propos misérables, qui vous laissent encore plus de tristesse que de dégoût ; un mélange de cautèle et d’outrecuidance qui vient de loin ; à bien regarder moins de savoir-faire que de savoir-faire-valoir, son côté caporal-trompette enchante le vieux fond bonapartiste. On l’appelle Sarko. On lui trouve de la dent, de la patte, de l’allant. Son ego a de l’ergot. Toujours au tapin, du soir au matin, c’est un mouton noir parmi ceux de Panurge. Bercy lui est imposé pour le perdre ? Il le relève comme un défi ! Le voici baptisé Cadet de Gascogne. Il fait du vélo comme Robic : le mollet maigrichon mais le coeur gros comme ça... Il renvoie les gauchos dans leurs pampas. On l’assure capable de tailler en sifflet la grande courgette de l’Elysée et peu prisé du Monod de la tribu. Ça suffit à l’indulgence. L’espoir fait vivre...

M. de Villepin bénéficie également de la plus gracieuse des grâces. Les dames l’apprécient beaucoup. Il possède tous les signes extérieurs du génie politique. Grand, la taille bien prise, le port volontiers solennel, les fées se sont penchées sur son berceau. Elles lui ont donné le regard chargé de songes, la bouche frémissante, le cheveu ondulé qu’elles accordent seulement aux poètes. Poète, ce n’est pas ce que pensent les rares lecteurs de sa somme poétique. Mais leur avis ne compte pas. Les vers de Victor Hugo chantent toujours dans les souvenirs. Qui lit Sainte-Beuve ? M. de Villepin c’est M. de Lamartine descendant de Vergennes. « Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire, tout dise : "Ils ont aimé !"... » Qui pourrait résister ?

Personne. Même pas les hommes. L’écho de son discours fameux, devant l’ONU, vibre encore au fond de la nostalgie française. Et merde pour le roi d’Amérique qui nous avait promis la trique ! Tous regrettent de le retrouver place Beauvau. Faire ce cadeau à Bush, au moment où les événements prouvent au monde la pertinence et l’intelligence de la position française en Irak, c’est se priver d’une grande victoire diplomatique. Les personnes du sexe soupirent... L’Extérieur lui allait si bien... Les voyages... Ah partir !... Entre deux missions secrètes, mignonne allons voir si la rose d’Ispahan... Quelle griserie...

TEMPS SACRES, C’EST VOUS ENFIN ?

Cette mansuétude est contre nature. Il devrait nous être impossible d’éprouver un poil de sympathie pour les représentants de la clique chiraquienne et sa claque. Depuis 1986 elle n’a cessé d’ajuster les lois électorales pour nous empêcher d’avoir des élus. Elle y est parvenue : 5 millions d’électeurs, 0 députés.

Quand nous réussissons quand même à faire passer quelques candidats, ils sont déclarés inéligibles ou réduits à l’état de figurants.

En toutes circonstances la droite mondialiste préfère assurer le succès de la gauche internationaliste - c’est ce qu’on appelle le Front de Carpentras - plutôt que de permettre la représentation démocratique de la droite nationale-populaire. Peut-être parce que celle-ci est la seule à mordre sur les socialos-cocos.

Il n’empêche... La réalité est là... Beaucoup d’entre nous éprouvent un rejet viscéral, primaire et automatique de la gauche. Le lendemain du 28 mars, ma belle-soeur Ursule, qui ne tricote pas dans la dentelle, a eu un cri du coeur historique (Je veux dire qui restera dans l’histoire de la famille). Devant le raz-de-marée terrestre des gauchos envahissant 21 régions métro sur 22, elle a dit :

- Je vais m’installer en Alsace !

J’ai admiré sa fraîcheur d’âme sans la partager. En Ile-de-France la victoire de Polochon ne me causait aucun plaisir, mais l’échec de Copé ne m’attristait pas.

Ce qui m’accablait, ce qui m’accable, c’est l’étendue des dégâts. Ils n’ont qu’un avantage. Ils portent un nom qui les cristallise et les exprime. Un nom qui restera celui du système dont ils sont le fruit : Chirac.

C’est Chirac, l’alchimiste, qui transmute une situation difficile en situation catastrophique.

En 1975, Premier ministre de Giscard, il fait voter une partie de la droite avec la gauche, pour réussir à obtenir la majorité sur la loi légalisant l’avortement, dans un pays qui vieillit de plus en plus.

En 1981, il favorise l’élection de Mitterrand en incitant la droite et l’extrême droite à ne pas voter pour Giscard. Il réussit : 15 millions de voix, contre 14.

En 1981, la dette extérieure est de 187 millions de francs. En 2004, elle est de mille milliards d’euro. C’est-à-dire de plus de 6 mille milliards de francs. Entre 1981 et 2004, Chirac a été deux ans Premier ministre (1986-1988) et neuf ans président de la République (1995-2004). Jamais il n’a pris le peuple à témoin de ce séisme monétaire.

En 1992, chef de la minorité, Chirac appelle les électeurs de droite à voter avec les socialistes le traité de Maastricht qui va nous livrer à l’Europe. Il réussit encore de justesse 12 937 324 voix contre 12 342 685. En 1997, président de la République, Chirac dissout l’Assemblée. Toujours alchimiste calamiteux, il transforme une majorité (477 sièges) en minorité (257 strapontins). Il donne le pouvoir pour cinq ans à la gauche sociaIo-communiste, trotskistes et staliniens réunis. On a vu les résultats, d’autant plus fâcheux que Chirac fut un président inerte, et on commence à découvrir les conséquences de l’intense noyautage des administrations, des syndicats, de l’audiovisuel et de la presse. L’immigration a galopé. Les prisons sont archi-pleines. Les hôpitaux sont envahis. La pauvreté augmente. La croissance est celle du chômage. Les patrons investissent en Asie. On vend la terre aux rentiers étrangers. Tous les problèmes tournent à l’épreuve de force. Ce pays béni des dieux se délite. On sent monter le chaos...

Je pense à Monsieur Le Berre, qui fut mon maître d’école. Je lui dois d’avoir été reçu au certificat d’études. Un miracle. A cette époque, même à l’école laïque, on faisait des miracles. Je le revois... Il était modestement vêtu d’une blouse grise, mais cravaté sur un appareil en celluloïd qui faisait rebiquer ses cols de chemise. Debout devant le tableau noir, les yeux bleus, le teint de ce rose cornouaillais que donnent la brise de mer et le cidre de Fouesnant, une règle au bout des doigts, il battait la mesure de L’Hymne à la joie, musique de Beethoven, paroles de Maurice Bouchor. Pénétrés par les vertus de la République, les yeux levés sur l’avenir, nous chantions :

Temps prédits par les ancêtres
Temps sacrés, c’est vous enfin...

Où sont-ils donc ?

François Brigneau
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