Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 321 du 24 avril 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
L’EUROPE DU PERE HUGO

Dans quelques jours, le 1er mai, l’usine à gaz européenne s’agrandit. Ce sera une date historique. On avait mis une trentaine d’années à passer des Six fondateurs (France, Allemagne, Italie, Belgique, Hollande, Luxembourg) aux Neuf (Grande-Bretagne, Danemark, Irlande), aux Douze (Espagne, Portugal, Grèce) et enfin aux Quinze (Autriche, Finlande, Suède). Maintenant on en anschlusse dix d’un coup (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovénie, Lettonie, Estonie, Lituanie, Chypre et Malte). De 15 on saute à 25. En attendant la suite imminente : Roumanie, Bulgarie, Ukraine, Turquie et, si nous ouvrons au Proche-Orient, pourquoi pas Israël (qui fait déjà partie de l’Europe du sport), pourquoi pas l’Algérie (déjà européanisée par imprégnation française), de la tour de Babel à la tour de Babel-Oued, ça coule de source. Plus on est de fous, plus on rit, et même plus on rit jaune.

Nous sommes loin en effet de l’euphorie des commencements, quand les eurolâtres des années cinquante se rappelaient, en frémissant, les visions prophétiques du Père Hugo, l’homme qui lisait l’avenir dans les dessus de tables tournantes :

« Saluons l’aube bénie des Etats-Unis d’Europe ! Ce sera là une réalisation splendide ! Plus de frontières, plus de douanes, plus d’armées, plus de prolétariat, plus d’ignorance, plus de misère ; toutes les exploitations coupables supprimées, toutes les usurpations abolies, la richesse décuplée ; le problème du bien-être résolu par la science ; le travail, droit et devoir ; la concorde entre les peuples ; l’amour entre les hommes ; la pénalité résorbée par l’éducation ; le glaive brisé comme le sabre ; tous les droits proclamés et mis hors d’atteinte ; le droit de l’homme à la souveraineté, le droit de la femme à l’égalité, le droit de l’enfant à la lumière ; la pensée, moteur unique, la matière, esclave unique ; le gouvernement résultant de la superposition des lois de la société aux lois de la nature, c’est-à-dire pas d’autre gouvernement que le droit de l’Homme. Voilà ce que sera l’Europe demain peut-être... »(1) Nous devons à Victor Hugo, poète, beaucoup d’émotions et d’émerveillements. Mais le citoyen Hugo, visionnaire politique, c’est à rire et à pleurer.

376 MILLIONS D’APATRIDES

Comme les Républiques, toujours perdantes au loto des numéros, disparaissent dans les sables de l’oubli, l’Europe des XV s’éloigne, sans laisser aux Européens les images somptueuses que nous annonçait "mon Totor". Pour ma part, je garderai celle d’un bateau-lavoir d’argent sale, naviguant à la godille, en faisant énormément de vent, sans en profiter car il ne hissait pas les voiles.

L’Europe des XV ce fut une administration tracassière qui réglementait les détails mais une union divisée et paralysée sitôt qu’on abordait l’essentiel. Elle fixait les accès de la pêche au merlan aux yeux bleus et les dimensions des tuyaux d’arrosage, mais sur la marée noire, les incendies de forêts, l’immigration-invasion, le conflit israélo-palestinien, l’Irak, l’ingérence américaine par Tony Blair, etc., il n’y avait plus d’abonné au numéro que l’on avait demandé.

L’Europe à XV, ce fut un marché commun économique, financier et agricole. Efficace sous l’Europe des Six, mais devenu ensuite d’une complication extrême où les exceptions arrivaient à être aussi nombreuses que les règles, et de plus en plus gangrené par le pouvoir politico-commercial américain à mesure que les Etats s’ajoutaient les uns aux autres.

Ce fut une machine à sous, prélevant les richesses des nations pour pouvoir distribuer un jackpot communautaire, de préférence aux pays fraudeurs - en prenant soin de se servir au passage. Charité bien ordonnée commence par soi-même. L’Europe des XV, ce fut un agglomérat disparate de 376 millions de semi-déracinés auxquels on faisait miroiter le bonheur de devenir des apatrides complets, errant dans un monde en fureur sans responsabilités, sans boussole et sans armes.

Le 1er mai ces 376 millions seront un demi-milliard de candidats-heimatlos, toujours sans politique intérieure et extérieure communes ; toujours sans moyens militaires capables d’appuyer un projet commun si d’aventure il leur en poussait un ; car tout permet de prévoir que leur Europe à vingt-cinq sera encore plus caporalisée et encore plus désarmée, paralysée, divisée et impuissante que le fut feu l’Europe des XV. A la grande satisfaction des Anglo-Américains.

UN PARLEMENT ET VINGT LANGUES

Depuis qu’il est devenu politiquement correct de parler favorablement de l’Europe, je me suis souvent demandé si elle avait jamais été autre chose qu’une chimère - une « chimère cornue », disait Maurras.

Toutes les tentatives de la réaliser se sont soldées par des échecs, plus ou moins cuisants, mais des échecs. Rome a échoué, comme Charlemagne, Charles-Quint, Napoléon, Briand, Hitler, Staline à cause du sacrifice de l’Armée allemande, nous sommes si peu nombreux à le rappeler que je ne le dirai jamais assez. Profitons de l’occasion pour souligner ce fait (The fact). Tandis que l’Allemagne nationale-socialiste opposait ses poitrines à « l’intrinsèquement pervers » communiste, l’Amérique de la Bible et du dollar lui fournissait ses machines.

De bons auteurs(2) accordent à l’Europe une certaine unité au XIIIe siècle. Les jeunes trouveront que ça fait vieillot. A l’époque, les peuples européens appartenaient à la même race indo-européenne. C’est sans importance, mais ça compte beaucoup. Ils partageaient la même foi chrétienne. Même si les rites étaient différents, ils la défendirent contre l’islam, de Vienne (Autriche) à Poitiers (Poitou). Etre ensemble contre soude plus qu’être pour. Ils possédaient une langue véhiculaire : le latin. Aujourd’hui, c’est l’anglo-arabo-verlan, comme l’honneur c’est le bras.

A l’Université de Paris enseignaient l’Allemand Albert le Grand, les Italiens Thomas d’Aquin et Bonaventure, l’AngIais Roger Bacon, l’Irlandais Duns Scot, le Belge Siger de Brabant. A travers les siècles une certaine Europe de l’intelligence, des Arts et des Lettres se manifesta dans la Renaissance, le classicisme, le romantisme le symbolisme, le matérialisme, etc. Mais nous n’avons jamais assisté à la naissance d’un nationalisme européen.

Heureusement Cohn-Bendit y pense. Comme il est élu en France et en Allemagne, demain en Israël - pourquoi pas ? - il veut, si j’ai bien compris, que les Verts constituent un seul parti, en Europe, le parti vert européen. C’est logique. Si demain la constitution Giscard est adoptée grâce à Ben Laden et à l’attentat de Madrid, le président de l’Union européenne sera élu par l’ensemble des électeurs européens. Président-fondateur du premier parti européen, Cohn-Bendit aura ses chances. On n’arrête pas le progrès.

En attendant, si séduisant qu’il soit, le projet présente quelques difficultés. Chez les Verts, la discussion est ce qu’est l’eau chez les poissons et l’air pour les humains : la condition sine qua non de l’existence. Alors, pour continuer d’exister, dans quelle langue les députés verts européens vont-ils pouvoir discuter entre eux ?

A Strasbourg et à Bruxelles, tout est prévu. Les 732 députés (dont 78 Français au lieu des 87 sortants) parleront vingt langues. Il s’exprimeront en allemand, anglais, danois, espagnol, estonien, finois, français, grec, hongrois, italien, letton, lituanien, maltais, néerlandais, polonais, slovaque, slovène, suédois, tchèque et turc, pour le représentant du côté ottoman de l’île de Chypre. Les discours, avec les réponses et les réponses aux réponses qu’exige l’équité démocratique, recevront dix-neuf traductions simultanées effectuées par 380 traducteurs différents. Compte tenu des vacances, congés, indispositions, absences, un millier de spécialistes n’y suffira pas, d’autant que les traductions écrites seront indispensables. Ce qui imposera une organisation colossale et d’un coût extravagant. Certes pour le Parlement européen, riche comme Crésus de l’imposition qui sera faite au demi-milliard de contribuables européens, rien n’est trop beau. En revanche un parti européen comme celui des Verts, ne pourra jamais assurer la dépense quand il s’agira d’organiser ses propres débats, si passionnants qu’ils soient.

On le voit, ce n’est pas demain la veille du jour où le nationalisme européen, s’il existe jamais, possédera un ou plusieurs partis capables d’assurer son épanouissement.

FATALISME ET RÉALISME VAGUES...

Pour l’instant je ne trouve donc nulle part d’enthousiasme pour l’Europe. Pas même de curiosité, ni de chaleur. Les professionnels du voyage apprécient le touriste européen quand il dépense. Il agace le reste de la population quand il est trop nombreux et fait monter les prix. Il est jugé sans complaisance. On s’en moque, en lui trouvant tous les défauts de sa nationalité. Le Belge est balourd, l’Allemand orgueilleux, l’italien truqueur, l’Espagnol arrogant, l’Anglais égoïste. Vive l’Europe !

Les Français - me semble-t-il - acceptent l’Europe plus qu’ils ne la souhaitent et partagent, à son endroit, un mélange de vague fatalisme et de réalisme plus vague encore. Ils croient dur comme fer que le vent de l’histoire oblige les pays d’Europe à l’union, qu’ils le veuillent ou non. Il s’agirait d’un mouvement inéluctable, pareil à celui qui pousse les fleuves vers la mer. Inutile de tenter de lui résister.

Rien n’est moins sûr. Maints exemples prouvent le contraire : la dislocation de l’Empire austro-hongrois, la récente désunion soviétique, le morcellement de la Yougoslavie. L’Angleterre ne se maintient en Irlande du Nord que par l’occupation militaire et des dizaines d’années de terrorisme antiterroriste. L’Ecosse est aux frontières de la sécession. L’Espagne est déchirée entre les séparatismes catalan et basque. En Belgique, la Flandre et la Wallonie ne vivent pas ensemble, mais à côté l’une de l’autre. Jusqu’à quand ? Le mouvement centrifuge l’emporte plus souvent que le centripète. C’est pourquoi l’Europe s’est dépêchée d’imposer l’euro. Quand le bien est en commun, on hésite à divorcer.

Quant au réalisme, il me paraît encore plus illusoire que la fatalité. Ce matin (19 avril), en première page du "Figaro", journal qui ne passe pas pour subversif, (encore qu’on trouve, en 6, un titre que je pourrais signer : « Washington plébiscite l’Europe à vingt-cinq »), je lis : « Le 1er mai, l’union européenne verra sa population augmenter de 25 %, mais sa richesse ne progressera que de 5 %. » En clair, cela signifie que nous serons plus nombreux à nous partager moins de richesses. L’Europe sociale, que Fabius, Hollande, Strauss-Kahn, Dray, Lang, Moscovici et quelques autres réclament sur tous les tons, consistera donc à abaisser le niveau de vie des pays riches pour élever celui des pays pauvres. Quoique endettée jusqu’à l’os par l’impéritie des pouvoirs socialistes et chiraquiens qui se succèdent depuis 1981, la France passe encore pour un pays riche. Est-il réaliste de vouloir que l’Europe l’appauvrisse ?

Les travailleurs et les travailleuses vont voir les avantages acquis grâce à l’organisation sociale de la France fondre au soleil européen. Cela ne les empêchera sans doute pas de voter pour l’Europe des Fabius, Hollande, Strauss-Kahn, Dray, Lang, Moscovici, etc., en chantant L’Internationale, pour oublier la chance perdue qu’ils avaient d’être Français.

François Brigneau

(1) Victor Hugo. 29 novembre 1853. A l’occasion du 23e anniversaire de la révolution polonaise. Cité par Bruno Fuligni : "Victor Hugo, président". Les Editions de Paris, 2002, pp. 111-112.
(2) "Dictionnaire encyclopédique d’histoire" de Michel Mourre. Bordas. 1972, tome 3.
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