Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 334 du 3 novembre 2004 - p. 19
Errances
par Nicolas Bonnal
Jonas et la péninsule Valdès

L’an dernier(1) j’étais arrivé un peu tard à Rawson, ancienne colonie galloise, pour voir mes baleines australes et franques (c’est leur nom scientifique). Mais j’avais eu la chance de croiser le "pIaire" avec une belle Argentine qui hélas va se marier. Toujours la chance du débutant.

La péninsule ouvre le bal de la Patagonie. C’est une steppe avec un climat tiède et non pas froid, des printemps et des étés torrides, de bien rares pluies. C’est la route des héros français, de Saint-Ex et du Croix-de-Feu Mermoz, des as de l’Aéropostale qui descendaient hasta Punta Arenas, ma douce ville australe.

Je m’arrête à Puerto Madryn, sa plage magnifique, sa douceur de vivre, ses chicas sensationnelles qui sont encore plus belles et plus minces, plus jeunes et sensuelles avec deux ou trois enfants à leurs trousses (on vide nos séminaires, eux remplissent leurs maternités, et je rappelle que ce sont des Blancs mâtinés d’Indiens mapuches), et je me précipite, venant de la si belle Esquel, dans le premier bus d’excursion venu. D’abord les baleines, les filles on verra plus tard.

La péninsule est un paradis ornithologique, mais ce sont bien sûr les mammifères qui captivent l’intérêt de la colonie de touristes "Wasp" (mammifères post-darwiniens prenant des photos). On va visiter les lobos marinos, les beaux phoques de toujours, les cousins pingouins qui prennent des bains de soleil, et les éléphants de mer qui nous font l’honneur d’une visite antarctique. L’été il y a les orques qui viennent dévorer les phoques sur la plage. Je l’avais appris et, pour cette raison, je ne m’étais pas rendu là. C’est comme si je voyais le petit york de SdB dévoré par une hyène saharienne. Je ne me suis jamais remis de la jambe coupée de Bo Derek dans "Orca" (à propos, elle aussi soutient George Bush : allez Dubya ! Vire le grand Kohn !).

Les éléphants de mer sont tout un poème. Le mâle pèse quatre tonnes, il en perd une durant sa saison valdésienne, n’osant se nourrir au risque de se faire piquer ses légitimes. Il dispose d’un cheptel de dix à dix-sept femelles qui pèsent une seule demi-tonne et que leur petit vide d’un tiers de leur poids en deux seules semaines d’allaitement.

Après il apprend à voler de ses propres nageoires.

Le style de vie péninsulaire me rappelle la banlieue française (que j’ai malheureusement tendance à oublier). Les mâles blancs ici, on les appelle les machos perifericos. Ce sont les pauvres hères qui tournent autour et, tel un Rmiste goy ou un électeur du Front National, n’ont pas le droit de toucher à la soupe "copulaire".

Mais l’éléphant a d’autres ressources que de faire ses polygamies : il plonge durant deux heures jusqu’à 1 500 mètres, il gagne l’Antarctique, il reprend sa tonne de bidoche en trois semaines. Pour l’instant il bronze sur la plage comme un touriste américain, et il a la prudence de s’asperger de sable humide pour préserver sa somptueuse armure. Vers trois heures, nous gagnons la lancha pour admirer les baleines.

Des réserves animales, j’en ai vu un bon nombre en Amérique australe, mais des animaux guère, sinon dans mes pampas boliviennes. Là, grâce à Sebastian, je vais en avoir des tonnes. Le ballet commence : une masse de quarante tonnes bondit de l’eau comme une flèche neptunienne. Une queue de cinq mètres d’empennage savoure au soleil la liberté d’être belle. Les mères et leurs petits longs comme le bateau passent sous notre quille (« Nos vamos a hundir ! » - nous allons couler - se lamente une fillette adorable ; mais comme il n’y pas de Japonais à bord...).

On les reconnaît à leurs crustacés, à leurs cicatrices. ces bêtes, puissantes et amicales, qui flottent sur ce que les Vikings nommaient le toit de la baleine. Sur notre frêle esquif, nous sommes ramenés à nos humbles dimensions : nous pesons en moyenne les deux millièmes de cette masse généreuse de puissance, de graisse et de tendresse. Car elles aiment leurs petits, ces mères admirables qui les nourrissent et les protègent durant trois ans ! L’un d’eux est blanc comme Moby Dick (je sais, Schtroumpf du roi, c’est un cachalot, mais je jure qu’il est blanc comme neige) et s’enamoure de notre bateau comme d’un jouet ou d’un hochet. Il passe et il repasse dans cette eau qui n’est même pas froide (le lendemain je m’y baignerai sans sourciller) et il se laisse caresser de tous les regards enfantins. Je pense à ma lettre Noun, à mon Jonas, à mon bien-aimé Pinocchio, je voudrais être absorbé par cette mère amère de la tranquillité et finir comme un morceau de beurre France dans ce parfait Frigidaire.

Mais Sébastian nous fait remarquer que nous avons de la chance : un couple est en train de s’unir pudiquement sous nos yeux indiscrets. C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. Les baleines s’aiment en dansant, elles sont plus légères que le professeur Tournesol, leur graisse est un fruit d’or et je suis dans les Iles bienheureuses.

Il faut rentrer. J’ai eu la chance d’être près d’une Argentine et de son petit-fils : Elsa et Dante. Elsa est plus jeune que moi, elle a quarante-deux ans, son petit-fils a quatre ans. Il a bien mérité de l’excursion, longue et parfois ingrate. Elle l’a couvé toute la journée, et malgré la fatigue il n’a pas proféré une plainte.

Elle s’est saignée pour lui payer le voyage à la péninsule Valdès.

Ce jour-là, 19 octobre, j’ai célébré la Création.


(1) Au bout d’un an, je veux confesser ma dette à l’endroit du génial Louis Skorecki, qui dans "Libé" fait subir à la traditionnelle critique de ciné ce que Bush fait à Bagdad.
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