Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 395 du 20 décembre 2006 - p. 3
Conte de Noël
Comme un bruit venu d’en bas

Tu n’entends rien ? j’ai l’impression qu’ils appellent d’en bas. C’est tous les ans à la même époque. Un bruit de fond. Comme dans le temps mais moins fort.

- Ben...

- Justement, cette fois-ci, c’est plus audible. Tu n’entends vraiment pas ?

- Oh moi tu sais, à force de jouer de la trompette...

- Enfin Gabriel, fais un effort, je t’assure que c’est plus fort. Ca fait au moins quarante ans qu’on n’a pas entendu aussi bien.

Gabriel mit sa main en conque autour de son oreille et pencha la tête.

- Oui... Peut-être bien... Vaguement.

- Je t’ai déjà dit que tu devrais en parler à Rafaël. Je suis sûr qu’il a quelque chose pour toi. Genre médecine douce.

- Oh ça, pas question ! La dernière fois que je l’ai vu soigner quelqu’un, il lui mettait du fiel de poisson dans les yeux, tu parles d’une dégoûtation ! Pour un peu, il va me frotter les oreilles avec du crottin de licorne.

- Ca n’existe pas !

- Ca n’existe plus depuis qu’elle a manqué l’Arche mais ça a existé.

- C’est pas ce que disent les savants.

- Les savants ? Tu sais ce que le saint Padre Pio pense d’eux ?

- Je sais ! Il en parlait encore hier avec Thomas : la Science, c’est la Bible du D...

Dans un éclair, un colosse blond cuirassé d’argent sous une cape immaculée apparut brandissant une gigantesque épée.

- Holà ! On ne prononce jamais ce nom ici !

- Ah, tiens, le général en chef ! Tu étais là ?

- Je suis toujours là ! Où il faut, quand il faut. Je protège, je défends et j’éclaire.

Un grand souffle fit flamboyer la chevelure de Michel qui sembla environné de foudre.

- Cabot ! chuchota Gabriel en se cachant derrière sa main.

- Tu dis ?

- Moi ? Je parlais à Uriel. Je lui disais : "c’est beau !"

- Ouais... Bon ! A propos d’Uriel... Ferait bien de ne pas oublier qu’il n’est parmi nous que par indulgence celui-là. Je rappelle que le Concile de Latran l’a exclu en 746.

- En même temps que Jophiel, Malthiel, Sealthiel, Raziel et Gamaël, je sais ! Ca fait mille deux cent soixante ans que tu le répètes. Les hommes... Pour qui ils se prennent ! Les voilà qui décident qui est archange et qui ne l’est pas. N’empêche que... (du pouce levé Uriel montra l’étage supérieur) là-haut, on n’a pas confirmé !

- Tu parles ! Avec ces hommes, on n’a même pas le temps de comprendre une réforme qu’ils sont déjà revenus dessus pour faire le contraire et se diviser encore plus. S’il fallait tout entériner, on y passerait son temps. Tu me vois descendre avec ma trompette tous les quarante ans pour promulguer par décret divin une décision prise par une poignée de cardinaux qui ne sont même pas au point.

- Ah, ah ! Très drôle !

- Quoi ?

- Les cardinaux... Pas au point...

- Ben oui, tous les évêques ne sont point cardinaux.

Michel flamboya encore un coup.

- Et l’on s’étonne qu’il ait été exclu... Mais qu’est ce que c’est que ce bruit ?

- Justement, j’en parlais. On dirait qu’ils appellent d’en bas.

- Bien sûr qu’ils appellent. C’est même la première fois depuis quarante ans. Pendant tout ce temps, ils ne m’ont pas dit un seul mot depuis le bas de l’Autel. Du coup, d’ailleurs, l’Autre s’en est payé tout à loisir.

- Tu n’avais qu’à intervenir sans attendre qu’on t’appelle !

- Décidément, mon pauvre Gabriel à force de faire du bruit, tu es devenu dur de la comprenette. Et le Libre Arbitre, qu’est ce que tu en fais ? Si on ne me demande rien, je ne peux rien faire. Toi, c’est différent. Tu est le messager de... (il leva le pouce vers le haut). On t’envoie faire les annonces.

- Je te demande pardon : les annonciations !

- Bon, si tu veux : les annonciations. Je ne vois pas ce que ça change.

- Question de public, mon cher...

- Ecoulez, on entend de mieux en mieux. Qu’est-ce qu’ils disent ?

- Attends... Mais oui, je connais. On n’entendait plus ça que dans quelques églises par-ci par-là : « Dominus dixit ad me : filius meus es tu, ego hodie genui te... »

- Mais c’est office du saint Jour de Noël ?!

- Bonne mémoire, bravo !

- En latin !

- Bon discernement, bravo encore !

- Moi c’est normal, mais eux, comment ils ont fait pour se souvenir ?

- C’est grâce à saint Marcel. Il avait gardé le dépôt de la vraie messe.

- Saint ? saint Marcel ? C’est déjà fait ?

- Il y a beau temps. Mais la nouvelle n’a pas encore été entérinée par Rome.

- Si ça se trouve, ils ne sont même pas au courant.

- Tu plaisantes, Benoît est infaillible, je te le rappelle.

- Alors, mes chers Archanges, ce bruit qui gonfle et qui enfle nous le confirme : Benoît a gagné. C’est magnifique.

- Ah oui, là on entend parfaitement. C’est... Attendez... Michel tu entends ça ?

- Par le Tout Puissant ! Mais c’est l’exorcisme de moi-même. Ils l’ont rétabli ! Les prières au bas de l’Autel, le prologue de l’Apocalypse, tout...

- Bon, si je comprends bien, les choses sont rentrées dans ordre ?

- On dirait, oui.

- Il leur aura fallu un demi-siècle pour comprendre...

- Dites donc, les gars, vous vous rappelez ce qu’ils disaient, en bas, quand Benoît est arrivé : "C’est un vieux, un pape de transition", Pfft ! On n’a pas fini de rigoler avec eux.

- Les desseins de la Providence sont impénétrables.

- La Providence ? Tiens, au fait, ça fait un moment qu’ils n’en parlaient plus.

- Ils l’avaient remplacée.

- Ah bon, par qui ?

- Tu vas rigoler : ils ont cru pouvoir confier son boulot à deux intérimaires : Hasard et Nécessité.

- Et alors ?

- La cata, mon cher. La cata intégrale. Du coup, ils ont rembauché la Providence.

- Entre nous : il est drôlement fort ! (Uriel fit encore le geste du pouce levé)

- Tu l’as dit ! s’exclama le Choeur des Archanges.

Serge de Beketch
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