Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 416 du 22 octobre 2007 - p. 3
Parlons franc
Cher Serge

J’espère que tu seras de mon avis. Les soirées funèbres ne sont pas faites pour pleurer. Les larmes n’ont jamais ressuscité les morts.

Pour nous donner l’illusion qu’ils sont encore avec nous, mieux vaut parler d’eux sans emphase, familièrement, avec même une certaine gaieté... comme si nous allions pouvoir entendre encore leurs voix... ta voix, Serge, enrouée à la fin, ta toux, mais surtout ton rire et tes imprécations.

Je me souviens de toi, un jour, au volant de ta superbe auto que tu conduisais en poète, détaché des contingences. Nous allions de Montparnasse à Saint-Cloud, avec le regretté Jean Nouyrigat, notre Nounours, l’aubergiste du Père Tranquille, où nous prenions nos quartiers d’été, de printemps, d’automne et même d’hiver.

Nous évoquions quelques personnages particulièrement répugnants du Grand Bazar actuel.

- Des abrrrutis, disait Nouyrigat, et tous les airs du Béarn et du plateau de Mille-Vaches roulaient dans son gosier.

- Tu es trop indulgent, Nounours. Ce ne sont pas des abrrrutis, répondis-tu, en imitant son accent, car tu étais aussi un imitateur de talent. Ce sont d’abominables canailles... des crapules en putréfaction... à qui il faudra bien infliger le supplice du pal, un vendredi soir, place de la Concorde, à l’heure où les Parisiens quittent Paris pour le week-end...

Tu riais. Tu riais d’un rire qui te montait des genoux jusqu’aux oreilles et te secouait le corps comme si nous passions sur des dos d’âne. En plus tu fermais les yeux, de plaisir en évoquant le supplice. Ce qui n’est pas recommandé quand on conduit les automobiles, parait-il...

Des images comme celles-là, j’en ai cent, j’en ai mille. Pourtant, à la réflexion, je ne t’ai pas bien connu. Question de générations, sans doute. Tu es né en 1946. Je sortais de Fresnes, la plus grande prison politique de la République. J’avais l’âge d’être ton père. Les pères et les fils sont rarement de vrais copains. D’ailleurs tu me vouvoyais. C’est un signe...

En revanche, j’ai bien connu Beketch. Un des hommes de presse les plus doués de son temps. J’étais l’un des dirigeants de Minute lorsque tu y entras, comme pigiste rétribué, il y a plus de trente ans... Cette année 2007 j’ai terminé ma vie de journaliste en qualité de pigiste bénévole au Libre Journal, le journal dont tu inventas la formule et dont tu fus l’animateur et - Danièle de Beketch me pardonnera - le directeur. J’ai donc eu le temps d’apprécier la multiplicité de tes dons, variés et parfois contradictoires. Ton intelligence, bien sûr... ton entrain... ta façon de deviner ce que d’autres auraient dû apprendre... ton flair... la vivacité de ton esprit.

Il n’y pas longtemps, au Petit Dôme, parlant de la pétaudière socialiste, je te disais :

- Attention à Delanoë. Il cache son jeu.

A quoi tu répliquas, du tac au tac :

- Il en garde sous la pédale.

Cette fois, ton rire fut étouffé par la toux qui te broyait les poumons et la gorge, et qui faisait mal, aussi, à ceux qui l’entendaient.

Très vite, presque d’instinct, tu avais su découvrir dans l’actualité non seulement le papier à faire, mais la manière de le traiter, l’angle sous lequel il fallait le prendre, le ton qu’il convenait d’employer, l’attaque au clairon et la conclusion dans le roulement des tambours.

Pour n’avoir pas l’air de te flatter, je ne dirai rien de ton courage de lion...

Rien de l’irrespect total avec lequel tu traitais Ali Bobard et ses quarante valeurs. Rien de la vigueur de ta dénonciation permanente et agressive des falsifications habillées en vérités fondamentales et des pitres déguisés en héros.

De même, je glisserai sur ta gentillesse, ta sensibilité, ta culture vivante due à ton amour des livres et à une curiosité toujours en éveil.

Je passerai sur ton goût du matin des magiciens, ta tendance à l’énorme, au caressant et au cocasse. Et je ferai semblant d’oublier l’accablement que l’on sentait parfois sous tes facultés d’espérance. Dans un pays libre, Le Libre Journal aurait pu devenir le décadaire dont tu rêvais... un mélange hétéroclite et brillant d’échos, de révélations, d’informations, de reportages, de documents, de chroniques et de critiques.

Mais tu étais un opposant.

Un insoumis...

Le lobby de la communication t’a systématiquement mis au ban de la société française, toi qui étais l’héritier de Léon Bloy, de Courteline et de Drumont. Tu es mort dans un dénuement qui ressemble à la misère, mais debout au sommet de la barricade que tu avais construite sur le champ de bataille où se joue le sort de la France Française.

Salut Serge... Porte-toi.

Pendant le temps qui nous reste, nous ferons tout pour que tu ne sois pas oublié.

Mais où tu es, si tu rencontres quelqu’un capable de nous filer un coup de main, n’hésite pas...

François Brigneau
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