Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 416 du 22 octobre 2007 - pp. 12 à 14
Vendredi 12 octobre 2007
à l’église Sainte Odile de Paris
Oraison funèbre du R.P. Argouarc’h
pour Serge de Beketch, son ami

Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, ainsi soit-il.

Mes bien chers frères, chers amis,

Il y a des jours, il y a des nuits où tout semble s’arrêter. Notre coeur est foudroyé, transpercé.

Comme un oiseau qui s’envole vers le coucher du soleil, une âme s’échappe vers l’éternité.

Nous sommes bouleversés !

Une partie de notre âme est broyée !

On nous dit parfois "il ne faut pas pleurer". Il faut garder l’Espérance.

Mais nous pouvons sangloter comme le Christ apprenant la mort de son ami Lazare. Le Christ a connu tous nos chagrins, toutes nos épreuves, toutes nos misères.

Au début de sa Règle, saint Benoît nous dit avec beaucoup d’amour et de tendresse : « Incline l’oreille de ton coeur. » et il ajoute : « Gardez-vous d’endurcir votre coeur » pour terminer ainsi : « Venez mes enfants, écoutez-moi. »

Sommes-nous prêts à écouter le Christ, Bon Samaritain et Bon Pasteur ? Le Christ de Miséricorde !

Serge a été rappelé à Dieu samedi 6 octobre le soir, le jour consacré à la Vierge de Fatima. Il était entouré des siens !

C’était le moment de la veillée chez les scouts, le moment de la prière et du chant à Notre-Dame des Eclaireurs...

« Le soir étend sur la Terre son grand manteau de velours, et le camp calme et solitaire se recueille en ton amour. »

Et le cantique continue :

« Comme les tentes légères que l’on roule pour partir, envole-toi âme passagère toujours prête à mourir. »

Ce chant à Notre Dame, Serge l’aimait beaucoup, car il était scout, comme son père !

Il était parti avec Danièle, son épouse, à Banyuls, en bordure de mer, pour un repos bien mérité ! Il était épuisé et il a failli mourir en regardant la mer. Hospitalisé, il a reçu les onctions suprêmes, les dernières ! Le viatique de l’Eglise Notre Mère...

Mais tandis que le feu intérieur va s’éteindre, les braises rougeoient et le chant scout se termine ainsi :

« Fais-nous quitter l’existence joyeux et pleins d’abandon comme un scout après les vacances s’en retourne à la maison ».

Et Serge est revenu de ses vacances tragiques...

Je me suis souvenu alors de cette parole de saint Paul qui est pleine d’espérance : « Si notre tente vient à être détruite, il y a une autre maison qui est comme l’oeuvre de Dieu, une demeure éternelle qui n’est pas faite de main d’homme et qui est dans les cieux. »

Serge savait veiller la nuit, il semblait monter la garde. En passant rue Lafayette en pleine nuit, je voyais ssa lampe allumée. Il faut toujours garder sa lampe allumée ! dit le Christ.

Il travaillait, il écrivait ! Il tapait sur l’ordinateur ! Il était sur la dentelle du rempart ! Il ciselait des phrases ! Il bâtissait son journal !

Il bâtissait comme un bâtisseur de cathédrale. Il rabotait les articles pour toucher les coeurs et les âmes ! Il avait un style lapidaire, limpide et clair, c’était un poète.

Perché très haut, de son observatoire, il avait conscience d’être comme une sentinelle de la chrétienté. Il avait gardé cette devise : « Sicut aquila in caelo », « comme l’aigle dans le ciel » !

Plusieurs fois je l’ai surpris... Il m’accueillait avec joie et nous parlions du village d’enfants de Riaumont ou de la France. Il m’a répété presque mot pour mot les avertissements du prophète Isaïe (LVI-10) : « Ses guetteurs sont tous des aveugles. Ils ne savent rien, ce sont des chiens muets incapables d’aboyer. »

Ou cette injonction de saint Boniface : « Ne soyons pas des chiens muets, des guetteurs silencieux, des mercenaires fuyant devant le loup. »

En effet, tout chrétien a deux patries :

- La Patrie éternelle peuplée des Saints et des Martyrs, avec toute la Cour Céleste. Les scouts l’appellent « la maison du Père ». C’est la Patrie par excellence. Et Serge ne manquait pas de l’évoquer. Il levait les yeux vers « l’invisibilium ».

- Et puis il y a la France. Le Royaume de Marie. La Fille aînée de l’Eglise. Ce jardin dont parle si bien notre Péguy. « La Patrie est avec l’amour de l’Eglise le sentiment le plus sacré de son coeur. »

C’est pourquoi Serge souffrait comme nous souffrons tous de la situation actuelle. Son coeur saignait devant la crise de l’Eglise et la crise d’ordre politique et social, la crise de la Cité.

Serge avait une grande admiration pour le Mont Saint Michel. Il n’y a pas si longtemps, il a vu le Mont Saint Michel depuis les hauts de Saint-Jean Le Thomas. Il fut frappé par cette vision ! En effet, le Mont Saint Michel semble monter la garde pour protéger la France. Il dit alors :

« Posée sur le marbre liquide de sa baie, la Merveille de l’occident détache sa silhouette sur le bleu innocent d’un matin d’hiver sans nuage. »

Quelques heures après cette vision, il voit un film et des photos aériennes de la Terre. Il est frappé par la beauté des paysages, mais aussi par la souffrance des hommes. Il y voit un signe !

Et Serge médite et il écrit :

« A force de regretter le passé, de détester le présent et de redouter le futur, nous nous sommes nous autres Français de vieille souche et d’antique tradition, nous nous sommes englués de délectation morose et inversée. Et cela nous pousse à voir dans tout ce qui paraît bon un mensonge, dans tout ce qui est mauvais la confirmation presque gratifiante de nos craintes et de nos objurgations, et finalement à détester tout ce qui fait notre quotidien. »

Il dit : « Bien sûr, la société qui nous entoure est hideuse. C’est vrai que ses comportements sont stupides, ses emballements répugnants, ses moeurs abominables, ses diktats et ses interdits insupportables. »

Et Serge évoque la politique, les médias et les institutions, qu’il pourfend de sa verve et de son verbe.

Puis il poursuit : « La meilleure façon de traverser un champ boueux n’est évidement pas de ramper. C’est plutôt de se tenir debout et d’aller à grandes enjambées. »

Et Serge de conclure :

« En prenant de la hauteur, en s’éloignant des remugles d’égout, des vacarmes de haut-parleurs et des corps enchevêtrés, on découvre la splendeur de la Création. On contemple l’oeuvre de Dieu, du point de vue des anges et l’on comprend pourquoi saint Augustin disait que l’homme est son jardinier. »

Et Serge de faire le voeu que nous puissions être éclairés par une étincelle de beauté, par une pensée de reconnaissance à l’égard de Celui qui nous l’offre.

« Eloignons-nous, prenons de la hauteur. »

Et Serge ajoute : « De là haut, le monde est plus beau, et l’air plus pur. »

Et si Serge a toujours voulu prendre de la hauteur, il n’a jamais oublié l’importance de la profondeur. Il n’a pas oublié l’importance des racines ! « Rien n’est profond comme le labour français » disait Charles Péguy.

Le pape Benoît XVI disait il n’y a pas si longtemps à Constantinople avec le patriarche Bartholomée Ier : « Nous devons unir nos efforts pour préserver les racines, les traditions, et les valeurs chrétiennes pour assurer le respect de l’histoire. »

Serge disait avec beaucoup de force et d’ironie : « Accepter tous les abandons, brader toutes les valeurs, renier tout l’héritage de nos ancêtres c’est bien. Mais ce n’est encore rien tant que l’on n’a pas brisé le dernier lien qui peut encore réunir les Français : leurs racines chrétiennes... »

Péguy a dit aussi : « La Foi est un chêne enraciné au coeur de la France. »

Mais il y a aussi les Pilate et les Judas. Et si l’on entend encore les coups de marteau qui résonnent du Golgotha et qui traversent l’Histoire, car la messe tridentine, c’est le sacrifice du Calvaire, il n’y a pas de jour sans que l’on n’entende la hache politique et médiatique s’abattre sur les racines chrétiennes de la France. Ces racines qui plongent dans l’eau du baptistère de Reims. Sur Radio Courtoisie et partout où on lui avait donné la parole, Serge a démasqué les barbares et les bourreaux, l’islam conquérant et la révolution.

Il n’avait pas peur. Il a pris des risques, des risques physiques !

Il a défendu les petits, les sans-grades, les enfants, les innocents, avec Danièle son épouse, toujours sur la brèche. Il a fait front pour que Le Libre Journal vive et survive.

De son nid d’aigle, il voyait arriver les colonnes infernales. Ce n’est plus le cri de Barrère : « Détruisez la Vendée ! » mais « détruisez la France chrétienne ! »

Alors il donnait de la voix. Il n’avait pas la langue de bois, mais une langue de feu. il disait : « Un arbre vit par les racines et le feuillage. Les racines, c’est ma mère alsacienne, bretonne et bourguignonne. Le feuillage, c’est mon père russe, sergent légionnaire parachutiste (2e BEP) tombé à Dien Bien Phu, le 19 avril 1954. Mort pour la France ! Mort au champ d’honneur, Français par le sang versé. »

Y a-t-il pas de plus belle graine que celle tombée dans la boue de Bien Bien Phu ? Plus qu’une défaite, ce fut la victoire de la Fidélité sur la Trahison. Merci, Youri de Beketch de nous avoir donné un tel fils, un fils de la Sainte Russie, un fils de France !

Serge était d’un bloc solide comme un cosaque. Il était petit-fils de l’aide de camp du général Dénikine, chef des armées blanches.

A douze ans, Serge sait ce qu’est le communisme et le Goulag. Et il combattra sans relâche. D’abord chez les solidaristes avec Stolypine, puis sur tous les fronts.

Baptisé chez les orthodoxes, catholique par amour de l’Eglise Une, Sainte, Catholique, Apostolique et Romaine et qui traverse l’Histoire toujours belle. Car « le Christ et l’Eglise. c’est tout un », disait Jeanne d’Arc.

Serge fut profondément de Tradition. Et défenseur de la Foi et de la liturgie tridentine.

Serge était très sensible, il avait un coeur d’or. On le sent quand il évoque ses amis... ses amis qui partent les uns après les autres.

Il évoquait souvent la Famille. Notre famille « d’Amitié Française ».

Ce petit troupeau qui lutte « pour que France et Chrétienté continuent », comme disait Péguy.

Il voit ceux qui restent ses amis comme de vieux fantassins essoufflés traversant un champ de ruines.

« Quel sera le prochain ? » disait-il...

Quel combat, quel combat de titans !

Combat pour la vie ! Pour la vie des petits enfants qui sont "intra muros", « Laissez-les vivre ! Laissez-les, ce sont des innocents ! Et vous êtes des criminels, vous les avorteurs ! »

Combat pour le Christ Roi qui illumine la nuit pascale.

« Mors et vita duello
Conflixere mirando
Dux vitae mortuus
Regnat vivus.
 »

« La mort et la vie se sont affrontées
Dans un duel surhumain
Le Roi de la vie mourut
Vivant, il règne.
 »

Avec le Christ nous passons, nous traversons les épreuves et les douleurs les plus profondes pour la Rédemption du monde... Nous croyons à la Résurrection, nous croyons au signe de Jonas.

Serge a vécu les mystères douloureux avec son chapelet qu’il tenait dans sa main, en ce mois d’octobre consacré au Rosaire.

Il fut attaché sur son lit d’agonie, ce fut terrible car c’était un homme debout !

L’agonie fut longue mais il gardait toute sa lucidité.

Je me souviens lui avoir dit : « Serge, vous avancez au pas de la Légion, c’est le pas lent qui va vers la victoire. »

Il fermait les yeux pour méditer alors que je venais de dire la prière du bienheureux Père de Foucauld. Son visage parfois semblait configuré aux soldats prisonniers dans les camps du vietminh.

Le père Guy-Marie lui a donné la bénédiction pontificale au nom de sa Sainteté, le pape Benoît XVI, l’indulgence plénière.

Mais une parole ou un message et son visage rayonnait car son âme était inondée de grâces et de joie. Serge était très généreux. Un Berbère me disait dernièrement : « Il était si gentil ! Si gentil ! »

Il est parti au milieu des siens, en famille, avec Danièle son épouse, Emeric et Cyril. Son visage, si marqué, est alors devenu magnifique, d’une beauté et d’une jeunesse extraordinaire !

C’était un chef !

« Nous sommes la jeunesse de Dieu » disait le chevalier de Charrette, « nous sommes la jeunesse de la fidélité. Notre Patrie c’est notre Foi, notre terre, notre Roi. »

Nous le confions à la Vierge Marie.

A Notre Dame !

A Notre Dame de France !

A Notre Dame de la Sainte Espérance !

Que la Vierge étende son bleu manteau sur ceux qui regardent vers le ciel.

Car c’est de là-haut que viendra la Résurrection.

Notre Résurrection et la Résurrection de la France !

Notre affection va à Danièle, à Emeric et à Cyril !

Et n’oublions jamais, nous sommes les enfants des saints et des martyrs.

« Nous ne pouvons pas pécher contre l’Espérance, cela serait mortel » dit Bernanos.

Car le Christ a dit : « Je suis la Lumière et la Résurrection. »

Nous sommes au coeur du dogme de la communion des saints.

Il y a l’Eglise militante dont nous faisons partie, l’Eglise qui se purifie pour se préparer à la vision béatifique et l’Eglise du Ciel. C’est le corps mystique du Christ.

Nous sommes toujours sur la route. Il faut continuer sans nous décourager...

Nous avons la certitude d’arriver au port du Salut, dans « ce camp du repos et de la joie, où Dieu a dressé sa tente et la nôtre, pour toute l’Eternité. »

Au nom du Père et du fils et du Saint Esprit, ainsi soit-il.

Père Jean-Paul Argouarc’h

Sainte Croix de Riaumont
Village d’enfants de Riaumont
BP 28 - 62801 Liévin Cedex

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