Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 416 du 22 octobre 2007 - p. 16
Lettre de loin
Mort d’un gentilhomme

Je m’étais juré de ne pas le pleurer. A l’autre bout du monde, on n’a pas beaucoup de consolations. Et malheureusement je n’ai pas pu me retenir. Il était le meilleur homme du monde, mon secours et ma consolation. Mon roc, comme dit le roi David, le roi frondeur. Du fond du Chaco ou des yungas de la Bolivie, je l’appelais ou je lui écrivais des textes. Sans lui je n’aurais sans doute jamais pu écrire.

Il était le contraire de ce que l’on croyait qu’il était : non pas la férocité de la droite éternelle, dure et volontaire, mais la générosité, le courage et l’intelligence incarnés. On le croyait, vu de l’extérieur, fanatique, bigot et intolérant, alors qu’il était tout le contraire. Il était right wing, comme disent les Américains, avec ce fonds libertaire et ouvert qui est la marque des immenses écrivains.

En marge de ses colères. en marge de la France détruite et anéantie par des décennies d’obscurantisme et de couardise politique, il m’avait fait tout découvrir et partager : les milieux de droite, bien sûr, mais aussi le monde. L’ésotérisme, mais aussi le libéralisme, le libertarisme, les mondes parallèles de la science-fiction et du grand Kipling ou du génial Nabokov, la droite intérieure, le catholicisme magique, la tolérance.

Une fois que l’on avait découvert la frontière absolue, on s’en allait avec lui sur ces chemins incroyables, dans son journal ou dans son émission admirables, car Serge était un émissionnaire. Grâce à lui, j’ai pu rencontrer des politiques, des clowns, des ufologues, des guérisseurs, l’émouvante Simone Gallimard, Isabelle reine de France, des cinéastes, Brach, Annaud, des écrivains, des auteurs, des aventuriers de l’idée, bref, tout ce qui fait que nous ne sommes pas des animaux... Pourtant, il aimait mes animaux et Horbiger, mon double de voyage en Patagonie ou en Amazonie, dans les sierras ou les glaciers.

Grâce à lui, au Libre Journal, j’ai pu écrire les synopsis de tous mes livres, dont le dernier, que je dois aussi à Jean Raspail : « Ecrivez, Bonnal, mais arrêtez de déjanter... » Je lui dois tout mon carnet d’adresses, des journalistes de gauche et des marginaux de la droite éternelle.

Il était un rassembleur. Un de mes amis, Frédéric, as de la Bourse, me disait qu’il guérissait (en dépit de son état de santé) les écrouelles. Il était comme un roi mérovingien, avec son corps maudit et fainéant, son esprit prodigieux (un QI de 160) et son âme tranquille.

Serge avait été condamné quarante fois. C’est dire qu’il était un combattant, et que le "politiquement correct" est devenu totalement fou depuis trente ans, depuis que la société et l’occident ont été idéologiquement et même démographiquement remplacés. Il était un homme de bon sens ; mais depuis que - contrairement à ce que notait Descartes - le bon sens n’était plus de ce monde, il s’était mis en marge. Pas en sommeil.

Ses deux grands maîtres (malgré ce que peuvent penser les imbéciles, ou les purs ignorants) avaient été des Juifs. Le grand Bergier, l’homme du fabuleux "Matin des Magiciens", et bien sûr Goscinny, l’homme qui avait montré la bêtise humaine dans "Lucky Luke" et décrit la transformation de la Gaule en avatar de l’empire romain dans "Astérix" (ce qui s’est exactement passé depuis entre autres le passage à l’euro).

Je me souviens aussi de cet énorme et respectueux article de Jérôme Lindon, dans Libération, qui le décrivait comme un électron libre, scénariste de BD, un fou de la plume et du sens. Il était respecté et non pas craint, dans le camp adverse. Il aimait les Juifs de droite, en disant qu’ils ne devaient pas être de gauche, puisqu’ils étaient le sel de la terre. Et c’est tout. J’ai revu avant de repartir en Amérique latine tous mes copains d’enfance, Juifs tunisiens, et ils ne sont pas de gauche, c’est le moins qu’on puisse dire. Donc il a gagné.

Il a connu tout le monde, Brigitte Bardot, Alain Delon, Chirac (à qui il a réservé ses chroniques les plus acerbes, ou les moins croates). Jean-Claude Bourret, Bouygues, Isabelle de France... Mais comme tous les rois il aimait aussi les humbles, les originaux, les ferrovipathes même. Et je pouvais l’appeler des Indes ou d’Ushuaia, sans qu’il s’en formalisât.

Il serait bon de se rendre compte à quel point la liberté de la presse est importante : la presse est ce qui oppresse, justement, le journal est ce qui libère, ce qui permet de se mettre à jour. Il serait bon que Le Libre Journal continuât, comme un espace de sincérité, avant que la société de consommation et les débilité des blogs achèvent de démolir l’esprit des hommes et notamment des Français.

Demain, je visiterai seul, au nord de l’Argentine, le grand parc de Chaco, avec ses capivaras et ses jacaratis. J’écrirai sans me préoccuper du reste : comme me l’a dit sa femme Danièle, il est omniprésent. Il n’est donc pas mort, Et comme il me l’a dit au téléphone, de sa terrible voix malade, cette voix d’outre-tombe, qui me poursuit depuis Mar del Plata, cité où Borges écrivit "La Bibliothèque de Babel" :

- Découvre la Création. Il faut adorer la Création.

Eh bien, faute de merle chanteur, je me consacrerai à l’ornithologie. Tout en continuant à célébrer la mémoire de ce grand oligarque de l’esprit humain.

Nicolas Bonnal
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