Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 416 du 22 octobre 2007 - p. 18
Paroles d’amis
Eloge de la prudence

Evoquer la prudence à propos de Serge de Beketch semblera provocateur et donc, bien digne de lui. On citera contre cette évocation les multiples condamnations à la XVIIe Chambre, celle où l’on assomme la presse à coups d’amendes.

D’autres rappelleront les invectives ciselées que Serge a pu lancer au micro, comme sous sa plume. Ceux-là confondent la prudence avec la lâcheté, l’esquive avec la fuite et l’obéissance à Dieu avec la soumission aux hommes. Ils ne savent pas que saint Thomas d’Aquin promet la prudence à ceux qui pratiquent la miséricorde selon la béatitude promise par l’Evangile. L’énergie de Serge était l’écho de cette parole de Jésus : « J’ai pitié de cette foule ». Depuis plusieurs jours, le Christ était suivi par un grand nombre qui n’avait plus ni boire, ni manger. Un enfant donna tout ce qu’il avait : 5 pains et 2 poissons. Ce don puéril, mais total, permit à Jésus de multiplier la nourriture : « ... Après avoir fait asseoir tout le monde. Or, l’herbe était haute. » Ce détail est bien celui qu’observe le témoin oculaire d’un fait historique ! Serge fut ainsi sans cesse bouleversé de pitié pour les petits et les obscurs, d’où sortaient ces colères indispensables à la protection des victimes. Il savait que ce monde mauvais est sinistre pour ceux qui sont doux et qui cherchent la vérité. C’est ainsi lui qui découvrit Soljenitsyne. Son combat pour la vérité fut donc celui qui veut éclairer et consoler, sans pitié pour les nuisibles, leurs complices et leurs affidés. Il était alors implacable. En toute discrétion, il savait aussi payer de sa personne et de ses deniers des secours individuels, préférant parfois être abusé plutôt que passer à côté d’une détresse. Pie XII l’avait devancé le 6 décembre 1953, dans un discours trop oublié : « Le devoir de réprimer les déviations morales et religieuses ne peut pas être une norme ultime d’action. »

Ruiné, Serge avait trouvé dans le "Notre Père" la leçon qui promet le pardon à celui qui pardonne, avec le pain tombé du Ciel. Dépouillé par un jugement inique, chassé de sa maison, il dut apprendre à prix coûtant la valeur immédiate du pardon. De là venait cette autorité intérieure, ce charme unique, qui fit de lui un "juge de paix", capable d’éteindre bien des querelles, d’ignorer des différends et d’avoir les mots qui réconcilient. L’action politique n’est pas réduite au combat public, elle s’étend jusqu’à l’entourage par l’amitié, cette affection mutuelle où Aristote voyait déjà le succès de toute vie sociale. C’est pourquoi Serge entrait de plain-pied dans les oeuvres spirituelles les plus ardues, s’y plongeant comme une carmélite. Dieu lui fit donc miséricorde à son tour, par cette mort aussi paisible que publique, aussi priante que rassurante.

Le destin d’un chef s’est alors accompli, car il n’est de prudence que devant Dieu : elle revêt alors une forme particulière du don de conseil, inspiré par le Saint Esprit.

Eric Arzel
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