Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 416 du 22 octobre 2007 - p. 20
C’est à lire
Il était un p’tit tome... un

Un jour que nous étions à déjeuner à La Tour de Montlhéry à Paris, dans les anciennes Halles (nos déjeuners commençaient à 13 heures pour se terminer vers 17 heures...), Serge de Beketch me dit :

- Tu connais cette citation de Simon de Montfort ?

Et il me la lut : « Nous ne sommes plus que quelques-uns dans ce château et de ce combat tout dépend. Je veux vaincre avec les miens ou succomber avec eux. En avant, donc ! Et s’il le faut, mourons ! »

Je lui dis :

- C’est une très belle citation. Tu prends un éclair au chocolat géant ou un mille-feuilles du même calibre comme dessert ?

- Si je te cite ce morceau de bravoure, c’est que j’ai l’idée d’un roman que l’on pourrait écrire ensemble. Ce serait l’histoire d’un ancien d’Algérie et d’une poignée de harkis qui, dans une campagne du Sud-Ouest, résisteraient aux assauts des méchants. Bref, dans un monde qui part en bisbille (il avait employé un mot plus viril...), des hommes qui ont des fusils et qui tirent. Ce sont des choses qui font réfléchir... Je m’occuperais de la partie directement politique et toi tu ramènerais ta science sur le côté militaro-stratégique et les harkis.

- Une sorte de Jéricho, en somme, sauf que les murailles - Josué 6, 20 -ne s’écrouleraient pas...

- Quelque chose comme ça, oui.

Nous tournâmes encore autour du sujet, du pitch comme on dirait aujourd’hui. Et nous finîmes par décider du titre, "La Nuit de Jéricho", et du sous-titre du tome 1 - car nous en prévoyions deux -, "La révolte du lieutenant Poignard". Le livre parut en 1992 aux Editions des Vilains hardis (un nom inspiré d’une autre citation, du connétable Du Guesclin, celle-là). Sans autre pub que celle de "la famille", comme disait Serge, il s’en vendit plus de 3 000 exemplaires.

Je garde de ce numéro à quatre mains - Serge, sorte de Mozart de l’ordinateur, moi, scribe accroupi n’écrivant qu’à la main - le souvenir d’une très belle aventure. On s’envoyait nos textes, on se les corrigeait, on se les renvoyait, on les amendait, on rebondissait sur des faits d’actualité qui, au fil des semaines, donnèrent à ce travail en commun sa patte, sa colonne vertébrale, sa chair.

Et puis nous commençâmes à penser au tome 2. Un peu à la paresseuse. Si bien que lorsqu’il fut terminé, il nous parut fade tant il était dépassé - déjà - par les événements. Non seulement parce que Mitterrand, un des protagonistes du roman, avait passé (une fois de plus) l’arme à gauche, mais parce que la situation dans les cités ethniques-ta-mère était, et de beaucoup, largement plus tragique que ce que nous n’avions osé imaginer dans le cadre d’un roman. Il fallait tout refaire. C’est à ce moment-là que Serge eut ses premiers graves ennuis de santé. Et ce second tome ne fut jamais écrit, laissant le tome un comme orphelin. Ce qui fait qu’il est devenu une sorte de collector.

Cette absence de tome deux, qui devait s’appeler "Ils sont partis ce matin, mon lieutenant", fit que ni Serge ni moi ne pûmes nous déplacer pour participer à telle ou telle réunion - et encore aujourd’hui - sans qu’une dizaine de personnes ne viennent nous dire : « Et ce tome deux, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? » Serge répondait avec une mauvaise foi inoxydable : « Voyez Sanders. » Et je répondais, avec une mauvaise foi tout aussi inébranlable : « Voyez Beketch. »

J’ai dit que, quelques jours avant que Serge nous quitte, j’avais passé deux heures avec lui. Parmi les choses qu’il m’a dites, il y a celle-là : « Si je m’en sors, nous le ferons ce tome deux. » La Providence en a décidé autrement, hélas.

Si je raconte tout cela, c’est que ce tome deux, cette Arlésienne, associe au petit clan de trois mousquetaires que nous formions, A.D.G., qui avait publié, chez un grand éditeur, lui, l’un de ses chefs-d’oeuvre, "Le Grand Sud". Qui devait être une trilogie. Et qui, comme "La Nuit de Jéricho", en resta au tome un. De sorte que, lorsque Serge et mol le titillions sur le sujet : « Il arrive ce tome deux ? », il nous renvoyait dans nos buts : « Je vous demande où en est le tome deux de "La Nuit de Jéricho", moi ? » Ce qui était une manière de nous le demander...

Je veux croire - et j’en suis sûr - qu’ils sont tous les deux ensemble, aujourd’hui, auprès du Bon Dieu. Et qu’ils pensent à nous comme je pense à eux. Leur absence me hante. Et pourtant, mon Dieu, comme ils sont présents...

Alain Sanders

Article extrait du n° 6442 de Présent, du samedi 13 octobre 2007
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