Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 416 du 22 octobre 2007 - p. 21
Chers frères
par l’abbé Guy-Marie
Au soir
de sa vie...

Au soir de sa vie, emprisonné à Rome, sans illusion quant à l’issue prochaine, l’apôtre saint Paul écrivait : « Quant à moi, je suis déjà répandu en libation et le moment de mon départ est venu. J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi » (2 Tm 4). Près d’une heure avant sa mort, je redisais ces paroles à Serge : « Vous avez combattu le bon combat et vous avez gardé la foi. » Le combat de Serge de Beketch, celui de toute sa carrière de journaliste, il l’a lui-même résumé dans les premiers mots ouvrant le premier numéro du Libre Journal du 21 avril 1993 : « Civilisation française et tradition catholique ». Cet éditorial trace la ligne que Serge suivra jusqu’au bout.

Serge nous a quittés la veille, ou pour parler en chrétien, aux premières vêpres ou aux vigiles du dimanche 7 octobre, fête de Notre-Dame du Rosaire et de son saint patron au ciel, saint Serge.

Nous lui disions les magnifiques recommandations des mourants dont voici quelques extraits : « Que le choeur des anges dans toute sa splendeur accoure vers vous... Que les apôtres assemblés pour le jugement, vous absolvent... Maintenant, tu peux quitter ce monde, âme chrétienne... Délivrez-le, Seigneur, comme vous avez délivré Daniel de la fosse aux lions..., comme vous avez délivré saint Pierre et saint Paul de leur prison... Frère très cher, je te recommande à Dieu Tout-Puissant... Accueillez, Seigneur, votre serviteur au séjour du salut. Salve Regina, mater misericordiae... Venez, saints du ciel : portez-lui secours ; allez à sa rencontre, anges du Seigneur... Venez pour accueillir cette âme et la présenter devant la face du Très-Haut. » Serge est parti, confessé, communié, muni de l’onction sainte, en toute conscience, accompagné par la prière antique de l’Eglise, entouré des siens. Qu’espérerions-nous de plus pour nous-mêmes ?

Serge fut mon paroissien, il y a plus de 25 ans, et Danièle l’une de mes catéchistes. Combien de camps d’adolescents et de retraites de profession de foi n’a-t-il pas accompagnés ? Je le vois encore s’élancer comme un sanglier dans un jeu de "boule-dog". Serge n’est pas réductible à ses combats politiques, littéraires et philosophiques. Cet homme était en outre drôle et bon. Lors d’une retraite de communion solennelle, les repas étant pris, en principe, en silence, Serge était attablé au milieu des enfants. A Sa droite, une petite fille de 10 ou 11 ans, si petite qu’elle en était translucide, totalement habitée par la grâce de la retraite. Ci et là, des garnements étaient moins contenus. Serge, qui était déjà assez fort, se tourna vers la petite et, pour rire, mais sans rire, avec une voix faussement courroucée et le visage théâtralement fermé, lui lança : « Et toi, tais-toi ! » Il effaça immédiatement la terreur produite par son rire et la manifestation de son affection ! Quelques mois plus tard, les Beketch étaient en vacances au Maroc, ou dans je ne sais plus quel pays musulman. Je reçois une carte : « Nous passons de très agréables vacances. Ici l’islam est de tendance "Y’a pas l’feu à la Mecque" ! » L’une des plus lourdes croix que je lui ai imposées, fut le parrainage d’Abdallah, un Berbère analphabète, qu’il prépara au baptême. Serge, ce sont les fêtes paroissiales, au stand de tir ou au bar ; c’est le réchaud à gaz sous la boîte de cassoulet dans un compartiment en direction de San Damiano ou, pire, de Venise. Car il était un ennemi personnel du sandwich. Serge, ce sont des « coups de gueule » au fond de l’église après des annonceurs zélés du CCFD ou des propagandistes de l’abolition de la peine de mort dans les années 80. Serge, c’est à côté d’un souci sincère d’orthodoxie catholique - si j’ose dire -, des croyances ajoutées, dont on ne savait quel crédit il leur accordait, telles que les elfes ou autres produits dérivés de l’ésotérie. Mais quelqu’un veillait, c’était le R.P. Gesland, exorciste de Paris, dont il était devenu l’ami intime. Nous avions organisé un week-end d’aumônerie chez lui, dans l’Eure : 55 adolescents, 55 confessions !

Serge de Beketch représentait le type même du journaliste dans sa mission publique. Sa vaste culture et l’acuité de son jugement rendaient ce service, que beaucoup d’autres journalistes savent heureusement nous rendre, d’indiquer à nos contemporains le sens que prennent les événements, où vont les choses, pour aboyer et mordre quand elles prennent la mauvaise direction, pour encourager quand elles vont dans le bon sens. Il incarnait la fonction prophétique du vrai journaliste dans la société. On ne pourra pas lui reprocher d’avoir été un chien muet.

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