Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 416 du 22 octobre 2007 - p. 22
La décade du Marquis
A Dieu, chef !

Serge de Beketch (S.D.B. pour moi) est dans mon paysage depuis toujours. Pourtant, je l’ai découvert en 1963 mais c’est seulement en 1987 que nous avons fait vraiment connaissance. Il avait deux ans de moins que moi et pourtant je lui manifestais la respectueuse affection que l’on peut avoir avec un aîné. C’était naturel ! Homme intransigeant (mais pas sectaire), il me disait : « Quitte à nuire à mes activités et à mes intérêts, jamais je ne reculerai sur mes convictions. » Et il a tenu parole jusqu’à la fin. Curieusement, Il avait pour moi, mes errements, mes erreurs, etc., une vraie tolérance. Jamais de conseil, une suggestion peut-être, un avis franchement mais discrètement donné. Une intuition sans faille. Je crois pouvoir avouer qu’il y avait entre nous de la complicité et quelques secrets maintenant tus à jamais.

Nous n’avons, malgré cette connivence, jamais été capables de nous tutoyer. Depuis environ un an, grande nouveauté, nous nous hasardions à un "Serge" suivi d’un "Jean-Paul". A l’échange suivant, nous retrouvions "Monsieur de Beketch" et "Dites donc. Marquis"...

La naissance du Libre Journal de la France Courtoise a créé le lien définitif. Serge avait souhaité, gentiment cornaqué par son épouse, fonder avec rien son propre journal à son départ de Minute. L’argument de S.D.B. pour choisir ses collaborateurs était le suivant : « Je souhaite travailler avec des gens que j’ai plaisir à lire. » Sollicité dans ces conditions, le roi n’était pas mon cousin... Serge ajoutait : « Je ne paierai pas mes collaborateurs tant ce sera difficile. » Il a tenu parole ! Le journal, malgré son succès, ne pouvait pas rétribuer les journalistes, qui écrivaient pour la joie de travailler avec Serge, cette satisfaction valant rétribution. S.D.B. suscitait, sans le vouloir, des dévouements indéfectibles dont il savait un gré infini à leurs auteurs.

Ma fierté est d’avoir été de ceux-là. Depuis le n° 1 du décadaire, j’ai signé dans tous les numéros jusqu’au dernier paru, ce 416. Tous les dix jours, j’attendais fébrilement la parution... Se lire "imprimé" est une volupté pour le néophyte. Quelle mouche m’a piqué le jour où j’ai appelé Patrick Gofman, l’efficace secrétaire de rédaction, pour m’étonner de deux fautes de typographie qui « enlevaient toute la subtilité de mon propos » ? Comment ai-je pu sortir une telle sottise ? La réponse-couperet est tombée : « Tu n’as qu’à venir corriger les épreuves avec Serge et moi ! » Au "bouclage" suivant, j’étais à l’imprimerie et m’exerçais à la fabrication très artisanale de "mon journal". C’est ainsi qu’est née La Secte du L.J. de S.D.B. Les aléas de l’existence m’amenèrent à être en retard parfois ou absent quelquefois. Je ressentais alors une frustration légèrement atténuée par des appels téléphoniques dont un, entre autres, en pleine nuit depuis un bateau dans la mer de Chine... Une seule fois, Patrick et moi, pris par des obligations urgentes, avons laissé seul Serge un matin de "bouclage". Il eut la délicatesse de nous dire que sans nous « ça n’avait pas été de la tarte... ». Je n’en crus rien. S.D.B. maîtrisait et depuis longtemps la fabrication intégrale d’un journal. Je ne pourrai pas oublier ces matinées où l’heure ne comptait pas. Gofman, perfectionniste, physiquement malade tant que le "bouclage" n’était pas achevé ; votre serviteur tâcheron malhabile, se battant avec une épreuve (mot juste...) d’imprimerie truffée de corrections à vérifier et Serge visiblement heureux d’être penché sur le "chemin-de-fer". C’est à ce moment seulement qu’il découvrait ma page. Jamais il n’a censuré, contesté, aménagé mes papiers ; parfois, il suggérait une correction qui, évidemment, rendait la lecture plus aisée. Vissé sur mes corrections, j’entendais soudain un rire contenu puis, l’instant d’après, une franche rigolade. Un coup d’oeil furtif me permettait de voir le chef découvrant "ma" page. Son rire était ma Légion d’honneur.

Nous avons rarement "bouclé" à l’heure du déjeuner à 13 heures. Serge, goguenard, faisait savoir qu’il avait un "petit creux". Souvent, vers 15 heures, nous avions terminé. S.D.B. réfléchissait à un "resto". Gofman retrouvait la santé et ses couleurs et moi je pensais que nous venions de réaliser un formidable numéro du L.J. Trois hommes et un canard... Nous retrouvions la lumière naturelle sur les trottoirs de Belleville puis nous nous installions dans le premier rade qui nous acceptait à cette heure. Nous avons mangé grec, chinois, algérien, thaï, etc., arrosé, eh oui, de thé... Moment de décompression où tous les trois faisions assaut de plaisanteries de garçons de bain. Ces déjeuners sommaires et tardifs terminés, Gofman rentrait se remettre de cet "accouchement journalistique" pendant que monsieur de Beketch et moi, immuablement et quel que soit le climat nous descendions en direction de la place Franz-Liszt en devisant, nous confiant réciproquement nos joies, nos angoisses, nos espoirs... Je n’emprunterai plus ce chemin devenu impossible à parcourir sans S.D.B.

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta
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