Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 416 du 22 octobre 2007 - p. 23
L’humeur de Patrick Gofman
La ménagerie est fermée

Athée inflexible, depuis 45 ans je me tenais au fond des églises où j’étais obligé d’entrer, "avec les pauvres", pour ne pas "faire la gymnastique aux ordres d’un curé". Mais le 12 octobre 2007, Danièle de Beketch m’a fait l’honneur de me placer prés d’elle, juste après ses deux fils et sa soeur, pour les obsèques de Serge, à Sainte-Odile. Et quelle gymnastique n’ai-je pas faite... D’entrée mon voisin Olmetta se liquéfie, et je dois bien le soutenir. Mauviette... Ah, dix minutes après c’est moi qui m’enroule autour d’un Kleenex. "Levez-vous"... "Assis"... Le R.P. Argouarc’h tonne, au lieu de susurrer comme ses confrères modernistes. Au 3e Dominus vobiscum, le catéchisme des années 50 me remonte à la gorge : Et cum spiritu tuo... C’est le dernier tour que me joue SdB. Juste derrière moi, le président Le Pen chante avec sa puissance célèbre. Je n’ose me retourner, mais on me rapportera que le vieux Chef avait les larmes aux yeux. Beaucoup d’autres vedettes communient ou manient le goupillon sous mes yeux. Je n’en commence pas la liste, faute de pouvoir la terminer. Nous voulons porter le cercueil, les croque-morts nous repoussent. Presque tous les militants de Radio Courtoisie que je croise me glissent ou me lancent ostensiblement une phrase de solidarité. Sur le parvis, Madame la Camarade A, étudiante anarchiste l’an passé, porte une robe pour la 2e fois de sa vie (à ma connaissance), et offre du tabac au vieux troupier sans solde. Au bas des marches, des dames à cheveux blancs m’encerclent. « Ca vous plaît, d’embrasser tous ces vieux tableaux ? » ironise ma préférée, brandissant sa canne, quand je m’échappe pour gagner le Père-Lachaise. Mais Madame, ces vieux tableaux sont beaucoup plus frais que la plupart des jeunes filles actuelles...

***

Serge de Beketch m’est apparu en novembre 1987, dans le studio de Radio Courtoisie, alors bleu ciel, dans mon souvenir. J’étais invité à commenter mon abjuration du trotskisme, que venait de publier Le Choc du Mois (version Brigneau), n° 1. « Comment peut-on être trotskiste ? » me demanda Serge, en substance. Tandis que j’essayais d’expliquer à des gens qui n’en ont pas lu une ligne (ce qui ne les gène guère pour la citer) que la doctrine trotskiste est aussi jolie, sur le papier que toutes les autres, je me demandais in pectore : "Comment peut-on être rédacteur en chef de Minute ?" Un ours blanc nez à nez avec un iguane... D’autres invités arrivèrent. Me posèrent quelques questions absurdes. M’oublièrent. Je me glissai silencieusement vers la sortie. La main sur la porte extérieure de la cabine technique, je m’entendis appeler. Serge avait laissé se débrouiller entre eux ses invités. Avec un sourire timide, il me disait qu’il avait apprécié mon numéro. Il pensait que nous étions appelés à nous revoir... Je ne sais plus ce que j’ai répondu. Un sourire dubitatif, probablement.

Vingt ans après, la mort de Beketch me cause la plus vive douleur de ma vie, après l’anéantissement de mon père et de mes grandes amours.

Entre-temps, je n’ai d’abord revu Serge qu’à Minute (version Martinez), de loin en loin, quand il y fallait un correcteur intérimaire. On m’a mis en garde contre lui : « Ce maboul appelle l’exorciste quand sa bagnole tombe en panne ! »

Minute (version Penciolleli) m’ayant embauché comme documentaliste, j’y aperçus encore Beketch, licencié mais en bons termes. Il venait de créer Le Libre Journal, un peu sur la droite de l’hebdo dont j’étais l’ailier gauche.

J’allai corriger le quotidien Le Français. Je revins à Minute comme chroniqueur, invité par Catherine Barnay.

Minute (version Molitor) me débarqua dès sa création. Serge m’attendait à la sortie, pour m’offrir un bon déjeuner, et un pont d’or vers son Libre Journal, Cela se passait en mars 2002. Je nous revois dans sa cuisine, tandis que je lui expliquais comment j’allais décupler le tirage du L.J. "Evidemment, faudra te calmer un peu sur certains sujets. Ne pas mériter ce jugement de Jean Dutourd sur les propriétaires d’un quotidien tué sous lui : « C’étaient de petites gens qui préféraient leurs passions à leurs intérêts... »"

- Je suis comme ça, moi ! S’écria Serge aussitôt, à ma consternation.

Depuis, nous nous querellions sur presque tous les sujets. Excepté la patrie en danger, Jeanne d’Arc, et l’alliance russe, alpha et oméga de l’intérêt national. A l’est, nous avions tout de même un point de contact : son grand-père était aide de camp de Denikine, le mien officier de liaison de son successeur Wrangel.

Chaque "bouclage" du Libre Journal était fêté au restaurant. Serge a tenté d’introduire différents personnages dans ces déjeuners. Il y a renoncé en voyant quel mécontentement cette injustice soulevait chez moi, et chez notre Divin Marquis, le dernier vrai chroniqueur mondain de Paris, qui à 60 ans s’était humblement fait mon apprenti en correction d’épreuves, pour mieux servir Le Libre Journal, (et surveiller sa copie). Lors d’un de ces déjeuners, Olmetta et moi avions dit à Serge son fait sur certaines de ses fréquentations. Et il y en avait de gratinées... "Y’en a marre de ta ménagerie !" avais-je résumé. Serge s’esquiva au café, avec un salut mi-narquois mi-chagrin. Le Marquis et moi nous regardons en silence, et puis l’un de nous éclate : « Mais bon sang de bon soir, nous aussi on est de ces phénomènes de foire qu’il aime tant ! C’est nous les vedettes de la ménagerie ! »

Tant de projets cruciaux disparaissent avec Serge. Il n’est jamais venu prendre le thé dans ma soupente. Elle ne sera jamais prise, la photo ou nous devions nous coiffer de nos chapkas clouées de l’aigle bicéphale, frapper nos poitrines d’un index hypocrite, pour légender : « Qui, nous ? Rouler pour Poutine ? » Le CD "Le Rap de Beketch : J’aime pas les jeunes" ne sera pas gravé et ne nous enrichira pas...

Ce qui me fait moins rire, ce sont les entames de romans que Serge m’a montrées, avant de les laisser tomber l’une après l’autre, C’était toujours remarquable, et je ne m’en étonnais guère : il a chroniqué tous mes livres, et à chaque fois la critique était meilleure que le livre ! J’en bous encore de jalousie et d’admiration...

Non Sergot, un fainéant ? Les Français ne peuvent pas comprendre. C’était de la procrastination à la russe : l’oblomovisme (oblomovtchina), d’après un type créé par Gontcharov. Tellement plus chic que la fainéantise, mais mortel.

gofman(ad)noos.fr
Sommaire - Haut de page