Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 2 du 30 avril 1993 - p. 11
L’Histoire à l’endroit
Pourquoi l’Irak ne renoncera pas au Koweït
par Bernard Lugan

Le Koweït, ce baril de pétrole transformé en Etat par les Britanniques, est toujours revendiqué par l’Irak. Son invasion avait provoqué la première "Guerre du Golfe". Deux ans plus tard, la situa$ion n’a guère évolué. Comment le pourrait-elle, alors que deux logiques s’affrontent ? D’un côté, les Irakiens mettent en avant des arguments historiques. De l’autre, les Américains et leurs alliés se retranchent derrière le droit international et le nouvel ordre mondial.

Etat artificiel créé par la Grande-bretagne sur les dépouilles dé l’Empire turc, le Koweït est né des accords secrets Sykes/Picot signés au Caire en 1916 entré Sir Mark Sykes et Charles-François Picot, consul général de France à Beyrouth. Ils furent ratifiés à Londres en mai 1916. Leur finalité était le partage des anciennes possessions turques entre la France et la Grande-Bretagne. Cette dernière se réservait les riches zones pétrolières d’Irak et du futur Koweït, plus la Palestine, afin d’assurer la sécurité du canal de Suez, donc la liberté de la route des Indes. La France héritait des régions les plus difficiles ou les moins riches : Syrie et Liban. Le nom de Koweït vient du mot "Kut", signifiant "petit fort". C’est en 1699, sur les ruines d’un ancien fort portugais du XVIe siècle, qu’une nouvelle forteresse fut bâtie et qu’elle reçut le nom de Koweït.

Le premier émir du Koweït était originaire d’Arabie. Il fonda la dynastie des Al-Sabah, toujours au pouvoir.

En 1871, l’émirat est une sous-préfecture de la province de Bassorah en Mésopotamie turque et son drapeau lui vient de la Turquie. En 1899, afin de se dégager de la tutelle de la Sublime Porte, l’émir Moubarak se place sous la protection de la Grande-Bretagne et, en 1914, l’émirat entre en guerre aux côtés de Londres contre la promesse d’être reconnu comme un Etat indépendant après la victoire. En 1922-1923, la Grande-Bretagne, qui administre l’Irak et le Koweït, fixe unilatéralement les frontières entre les deux territoires, mais au profit du seul Koweït, privant ainsi Bagdad de tout accès convenable à la mer libre. Londres, qui s’apprêtait à donner l’indépendance à l’Irak, voulait ainsi interdire à ce pays de devenir une puissance majeure dans le Golfe, chasse gardée britannique.

Un accès à la mer : revendication primordiale

En 1930, l’Irak est indépendant et, en 1938, le conseil législatif du Koweït demande le rattachement de l’émirat à l’Irak... Le 14 juillet 1958, la monarchie pro-anglaise est renversée à Bagdad et le général Kassem réclame le retour du Koweït à l’Irak, dès le 25 juin 1961, jour de l’indépendance de ce territoire. En 1963, le nouveau gouvernement irakien reconnaît finalement l’indépendance du Koweït contre un prêt sans intérêt de 100 millions de dollars US, mais Bagdad continue à revendiquer un accès à la mer et la possession des îles Warba et Buhiyan.

La légitimité historique du Koweït est à ce point diffuse dans la région qu’en 1919-1920, en 1927 et en 1928, l’Arabie elle-même avait revendiqué la possession du territoire, lequel ne fut sauvé que grâce aux Britanniques.

Les prétentions historiques de Bagdad reposent sur deux réalités :

- l’ancienneté de l’Irak qui, de 750 à la moitié du XIIIe siècle, fut le coeur de l’Empire abbasside ;

- le Koweït faisait partie de la province ottomane de Bassorah en Mésopotamie ; or, l’Irak est l’héritier de la Mésopotamie turque ; donc, le Koweït est irakien puisque l’ancienne province de Bassorah est aujourd’hui irakienne.

A Bagdad, l’existence du Koweït indépendant est considérée comme une amputation territoriale étouffant littéralement l’Irak qui ne dispose que de 19 km de façade sur le Golfe, seul débouché maritime du pays. De plus, sur les 19 km de littoral appartenant à l’Irak, il n’existe aucune possibilité de construire un port moderne. Quant à Bassorah, c’est un port fluvial, situé sur le Chatt-el-Arab, à l’intérieur des terres ; il n’est pas assez profond et les alluvions qui le comblent périodiquement rendent difficile sa fréquentation par les navires de haute mer. En revanche, la baie de Koweït, avec ses 32  km d’est en ouest et ses 15 km du nord au sud, constitue un mouillage stratégique. Sa possession est vitale pour l’Irak. Après la "Guerre du Golfe", et dans l’ignorance de l’histoire régionale, la commission de l’ONU chargée de "régler" le contentieux frontalier entre l’Irak et le Koweït a gravement lésé Bagdad. Là est la cause des actions irakiennes de septembre 1992. Abstraitement, la frontière entre le Koweït et l’Irak a ainsi été déplacée de 600m vers le nord. Résultat : la ville irakienne d’Oum Qasr est coupée en deux ; son port est désormais situé on territoire koweïtien. A l’ouest, la nouvelle frontière offre au Koweït les 3/4 du gisement pétrolier de Roumaïla-nord, avec toute l’infrastructure mécanique, industrielle et pétrochimique qui, jusque-là, appartenait à l’Irak.

Sans être grand clerc, il est facile d’affirmer que jamais l’Irak n’acceptera un tel diktat. Comme dans le cas de la Bosnie, les anathèmes ne changeront rien aux données du problème. l’administration de M. Clinton s’obstinant dans le même aveuglement que celle de M. Bush, il y a donc urgence à ce que la France se décide enfin à avoir une approche plus réaliste de la question. En fondant enfin sa diplomatie sur l’histoire.

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