Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 3 du 11 mai 1993 - pp. 3 et 4
Nouvelles du Marigot
Les mystères du suicide de Pierre Bérégovoy

Le jeudi 6 mai 1993, en page 9, Le Figaro a publié une enquête de son envoyé spécial à Nevers, Thierry Oberlé, qui contient deux informations confirmées par Le Monde daté du samedi 8 mai et dont il est stupéfiant qu’elles n’aient pas fait l’objet de plus de commentaires : Pierre Bérégovoy a tiré deux fois et l’on n’a pas retrouvé les douilles.

Certes, on a en France l’habitude de ces suicides à deux balles. Lucet, directeur de la Sécurité sociale à Marseille, fut ainsi retrouvé « suicidé de deux balles » dans la tête pour excès de curiosité sur le fonctionnement des comptes de son administration et les filières de financement occulte et illégal du Parti communiste.

On a également l’habitude des suicides acrobatiques. L’escroc Stavisky et le demi-sel Figon, furent l’un comme l’autre, découverts morts d’une balle dans la nuque. Celui-là parce qu’il en savait trop sur la crapulerie des députés du Front popu, celui-ci parce qu’il était trop bavard sur l’enlèvement, par des barbouzes gaullistes, du leader marocain Ben Barka.

Pourtant, cette affaire des deux balles mérite qu’on s’y arrête, tant elle soulève de questions.

Qu’apprend-on ?

« Pierre Bérégovoy, écrit Thierry Oberlé, a appuyé à deux reprises sur la gâchette de l’arme de son garde du corps. La première balle était destinée à vérifier le bon fonctionnement du Manurhin .357 magnum. Peu familiarisé au maniement des armes, l’ancien Premier ministre aurait ainsi voulu s’assurer que le pistolet était bien chargé. La vérification effectuée, il a alors commis son geste fatal. »

Qui a retiré du barillet les douilles perdues ?

Suivent quelques précisions : « En cette fin d’après-midi maussade, les chemins ombragés du canal latéral (...) étaient déserts et nul n’a entendu les détonations » ; puis, « les deux douilles de calibre 9mm actionnées par une machine réputée pour sa puissance et sa maniabilité n’ont d’ailleurs pas été retrouvées malgré les recherches des gendarmes, mais les expertises des empruntes digitales relevées sur la crosse de l’arme et des traces de poudre prélevées dans la boîte crânienne de la victime établissent avec certitude, sur le plan légal, le suicide de Pierre Bérégovoy ».

Cet article appelle quelques commentaires.

Un magnum .357 Manurhin n’est pas un "pistolet", comme l’écrit Thierry Oberlé, mais un revolver. Un pistolet est alimenté par chargeur. Après le tir, la douille est éjectée. Un "revolver", en revanche, est, comme son nom l’indique, alimenté par un barillet qui, en tournant ("to revolve" en anglais) amène chaque cartouche en face du chien, lequel, actionné par la détente (qu’Oberlé appelle faussement la "gâchette", sacrifiant ainsi à une confusion très courante), percute l’amorce qui provoque l’explosion de la poudre et le départ de la balle.

Dans le cas de Pierre Bérégovoy, on a d’abord dit qu’il avait utilisé l’arme personnelle de son garde-du-corps : un Smith & Wesson "body-guard". C’est une arme très légère, plate et profilée, dont le barillet ne contient que cinq balles. Le percuteur est remplacé par un curseur qui n’accroche pas les vêtements. Elle est conçue justement pour que le garde-du-corps puisse la porter aussi confortablement qu’un portefeuille et donc... n’avoir pas à la placer dans la boîte à gants.

On a ensuite parlé de l’arme de service du policier : un magnum .357 Manurhin qui, pour la protection des personnalités, est équipé d’un barillet spécial recevant des munitions de 9mm "high velocity" (à grande vitesse, non disponibles dans le commerce) qui, sans cela, faute de gorge, ne seraient pas maintenues.

Si dans le cas d’un pistolet, la douille éjectée automatiquement après le tir peut se perdre, elle reste, dans le cas d’un revolver, maintenue dans le barillet qu’il faut faire basculer pour extraire les douilles percutées.

La seule explication au fait que l’on n’ait pas retrouvé les douilles percutées dans le barillet du .357 Manurhin (ou du Smith & Wesson), serait donc que quelqu’un les ait retirées après le tir.

On conviendra qu’une telle hypothèse mérite plus que deux lignes en page 9 du Figaro ou du Monde.

D’autant qu’elle s’ajoute à quelques autres motifs d’étonnement.

Pourquoi n’a-t-on pas fait le "test à la paraffine"

Première invraisemblance : Sylvain Lespat, le garde-du-corps de Pierre Bérégovoy, auraît laissé son arme dans la boîte à gants du véhicule avant de s’éloigner. Il faut ne jamais avoir rencontré un policier chargé de la protection des personnalités officielles pour avaler ce genre de fable. L’arme d’un "gorille", c’est un peu comme une jambe de bois : son propriétaire peut la quitter pour dormir, mais certainement pas pour "aller faire un tour" pendant le service. Dans l’ambiance qui régnait au sein de la police après la série de "bavures" ayant inauguré le règne de Charles Pasqua, cette négligence est encore plus incompréhensible.

Deuxième invraisemblance : Pierre Bérégovoy aurait, selon les versions, appuyé le canon sous son menton, la balle étant ressortie au sommet du crâne, ou sur la tempe droite, la balle sortant par la tempe gauche. C’est invraisemblable : les munitions attribuées aux gardes-du-corps sont du type spécial-police "high velocity" ; elle ont une extrémité en "ampoule pharmaceutique" qui leur donne une force d’impact formidable, capable d’arrêter un homme en pleine course et aux effets comparables à ceux des fameuses balles "dum-dum". Touché au bras, un agresseur est culbuté au sol et peut être tué par l’effet de choc. A bout touchant, cette munition aurait entraîné l’explosion de la boîte crânienne.

Accessoirement, Jean-Didier Derhy, enquêteur à Détective, révèle que le procureur n’aurait pas demandé le test à la paraffine sur les mains du mort, seul moyen d’établir qu’il a bien tiré lui-même.

Peut-on écarter définitivement l’hypothèse d’un assassinat ?

Troisième invraisemblance : « Personne n’a entendu les détonations ». Le bruit d’un .357 chargé avec du 9mm "high-velocity" est si puissant qu’il oblige les tireurs en stand à porter un casque antibruit.

Dans le calme de la campagne, il est audible à un, voire deux ou trois kilomètres.

Le corps de l’ancien Premier ministre a été retrouvé à cinq cents mètres à peine du lieu où l’attendaient son garde-du-corps et son chauffeur. Un promeneur se trouvait à proximité. Il n’est pas vraisemblable qu’aucun des trois hommes, le garde-du-corps surtout qui est un habitué, n’ait entendu les deux détonations.

Quatrième invraisemblance : on nous dit que Pierre Bérégovoy aurait tiré deux fois « pour essayer l’arme ».

C’est une pure supputation et c’est douteux.

Faute de témoin oculaire ou auditif, personne ne peut expliquer la raison de ce double tir.

On peut aussi bien imaginer que la victime a tiré une première fois pour s’amuser puis, terrorisée par le bruit, c’est suicidée.

En outre, un suicidaire n’essaie pas une arme dans le vide. Il applique l’arme et il tire. Tout simplement.

Enfin, il est probable que le spectacle de l’effet destructeur d’une balle de 9mm "high-velocity" tirée, par exemple, dans le sol, suffirait à dissuader quiconque de renouveler l’expérience sur lui-même.

Au fond, le plus grand mystère de cette mort est dans l’unanimité qui s’est faite, avant même que le coeur de Bérégovoy ait cessé de battre, sur la réalité d’un suicide que, contrairement à ce que soutient Thierry Oberlé, rien n’établit définitivement « sur le plan pénal ».

Comme pour étouffer toute velléité de curiosité.

Serge de Beketch
Sommaire - Haut de page