Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 3 du 11 mai 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Des taudis aux salons : les frères Goncourt
par Anne Bernet

Le métier d’écrivain est par essence, si individualiste que les duettistes de la plume y font toujours figure de curiosité. Au demeurant, les associations sont peu nombreuses et leur durée presque toujours limitée, tant les querelles sont inévitables et fortes les haines d’auteurs. En dehors d’Erckmann et Chatrian, l’autre grand duo des lettres françaises est celui, fraternel, d’Edmond et Jules de Goncourt.

1848 : Veuve d’un officier de la Grande Armée qui se couvrit de gloire à Waterloo, Mme de Goncourt, née Anne-Cécile Guérin, mande son chevet ses deux fils ; elle est à l’agonie. Restée prématurément seule pour élever ses garçons, la dame s’est révélée quelque peu une mère abusive. De l’aîné, Edmond, né à Nancy, non loin des terres ancestrales, en 1822, elle a prétendu faire un homme de loi. Cette carrière, qui l’a conduit à la Caisse du Trésor, déprime ce grand gaillard amateur de bibelots et d’objets précieux, au point qu’il lui arrive de songer sérieusement au suicide.

Mme de Goncourt n’a pas encore eu le temps de songer à l’avenir du cadet, Jules, son frère adolescent de dix-huit ans qui lui rappelle les deux fillettes qu’elle perdit au berceau. Elle a honteusement couvé Jules. Pour prendre la relève, maintenant, elle se fie à Edmond et, d’une main implacable, elle unit les doigts des deux frères... Edmond et Jules ne s’en remettront Jamais...

Constatant que l’héritage maternel, fort confortable, le délivre définitivement des soucis d’argent et des emplois de bureau, Edmond, qui a un petit talent de peintre, entraine son frère qui peint, dessine et grave avec une remarquable facilité et dont les dispositions artistiques sont immenses, dans un périple à travers la Provence et l’Algérie. Mais Edmond se dégoûte rapidement des pinceaux et des palettes. Rentré à Paris, il décide de devenir écrivain et, comme il a juré à Maman de veiller sur Jules, il pousse son cadet à troquer la toile pour le papier... Obnubilé par l’exigence de qualité et de nouveauté qui hante Edmond, Jules, qui n’aime pas écrire, se voue pourtant corps et âme à cette nouvelle vocation, sacrifiant ses aspirations et ses qualités personnelles. Il en mourra, tué à la fois par le cadeau galant d’une lorette rencontrée vingt ans plus tôt et par la besogne de forçat à laquelle cette sensitive de la littérature s’est condamnée pour faire plaisir à son grand frère...

C’est en 1870 que Jules de Goncourt s’éteint, à quarante ans. D’abord fou de douleur, Edmond va continuer à écrire ; l’identification de style et de pensée des deux frères était telle qu’il est presque impossible de s’apercevoir de la différence. Presque un siècle après la disparition d’Edmond de Goncourt, que reste-t-il de cette oeuvre ? Les Goncourt avaient voulu toucher à tout, afin de maîtriser tous les genres, excepté la poésie dont ils avaient compris, dès l’adolescence, qu’elle ne leur convenait pas. Après coup, le lecteur moderne s’aperçoit que la postérité n’a pas été tendre avec leurs livres.

Romanciers, ils s’essaient au réalisme et au naturalisme le plus cru. Leur premier succès, "Renée Mauperin", les brouille à mort avec leur meilleur ami, qui a cru reconnaître, et il a raison, sa soeur Blanche dans le personnage de Renée, prototype de la jeune fille moderne, assez peu flatteur.

Auteurs dramatiques, ils sont constamment sifflés

Auteurs dramatiques, ils sont constamment sifflés, jusqu’au jour où ils écrivent une pièce historique, "La patrie en danger". Flaubert prétendra, dans un élan d’enthousiasme amical, qu’elle sera apprise par coeur dans les écoles un jour... N’en surnagent guère que les dernières répliques :

« - A la guillotine !
- On y va, canaille !
 »

qui fut l’ultime et aristocratique insolence du marquis de Custine.

Leurs essais historiques, mignardises charmantes, biographies d’actrices et de favorites du XVIIIe siècle, font aujourd’hui la joie d’historiens modernes, qui les reproduisent en omettant les guillemets...

Avant toutes choses, et au risque même de froisser leurs relations ou de choquer critiques et lecteurs, les Goncourt se sont voulus observateurs. Ils atteindront dans ce domaine une maniaquerie de vieux garçons assez exaspérante. Afin de ne rien oublier de leurs pensées, de leurs émotions, de leurs remarques quotidiennes, parmi lesquelles ils puiseront ensuite pour enrichir leurs futurs livres, ils tiennent un journal. Ces notes s’étaleront sur près d’un demi-siècle. Chronique mondaine de la vie littéraire, venimeuse et d’une inconsciente méchanceté, ce journal est, paradoxalement, ce que les Goncourt ont laissé de plus précieux. C’est à travers ces pages, et à travers leurs romans, qu’il faut rechercher la photographie de Paris et de la banlieue sous Napoléon III et au commencement de la IIIe République. C’est d’ailleurs à travers lui que se dessine la genèse de l’oeuvre romanesque. On a dit des Goncourt qu’ils étaient incapables de saisir la réalité humaine de leurs personnages, qu’ils se bornaient à des descriptions cliniques droit sorties de traités de médecine. Le reproche n’est pas faux : Renée Mauperin, avant d’être « une jeune fille moderne », est une malade cardiaque. Germinie Lacerteux est une nymphomane ; Mme Gervaisais, une tuberculeuse saisie de crises mystiques. Même soeur Philomène, cette jeune religieuse platoniquement amoureuse d’un interne de son service qui se suicide à la fin du livre, n’a pas d’existence.

Le portrait n’est pas leur affaire

Emus par le récit, authentique, de cet amour malheureux, les Goncourt n’ont rien su en tirer. Au fond, continuant à réagir en peintres plutôt qu’en écrivains, les deux frères ne sont sensibles qu’aux natures mortes ou aux scènes de genre, aux paysages. Le portrait n’est pas leur affaire. Ils excellent dans leurs descriptions. L’Hôtel-Dieu où travaille Philomène est décrit avec une précision de reportage. Sous l’emphase inévitable, la promenade de Renée Mauperin au cimetière, sur la tombe de son frère dont elle a provoqué la mort, ou celle de Mlle de Varandeuil, la maîtresse de Germinie dans le carré des pauvres, parmi les fosses communes où est ensevelie sa servante, sont des documents, des instantanés pris sur le vif :

« Toutes les croix étaient chargées de couronnes, de couronnes d’immortelles, de couronnes de papier à fil d’argent, de couronnes noires à fil d’or, mais la neige les laissait voir en-dessous usées, et toutes flétries, horribles comme des souvenirs dont ne voulaient pas les autres morts (...). Le silence sourd de la neige enveloppait tout (...). Un vieux prêtre qui était là à attendre, la tête dans un capuchon noir, en camail noir, en étole noire, avec un surplis sale et jauni, essayait de se réchauffer en battant de ses grosses galoches le pavé du grand chemin ».

Ce n’est pas en décrivant les ignominieuses coucheries de Germinie ou d’Elisa que les Goncourt auront été les romanciers de ce peuple qu’ils comprenaient si mal et redoutaient, en esthètes qu’ils étaient. C’est dans ces tableaux de cimetières ou de faubourgs qu’ils auront emprisonné une part implacable de réalité. Ils auront mangé tout le reste. Maître grognon et solitaire d’une villa à Auteuil, Edmond de Goncourt, fâché avec presque toutes ses relations qu’il accusait ponctuellement de le plagier et dont il avait donné des croquis incendiaires dans son Journal, vieillissait isolé au milieu de ses bibelots. Apitoyé, Alphonse Daudet, qui lui pardonnait ses pires excès, l’invita à passer l’été en sa propriété de Champrosay. En juillet 1896, Edmond de Goncourt mourait brutalement. Lui pardonnant cette ultime discourtoisie, les Daudet le pleurèrent sincèrement.

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