Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 4 du 22 mai 1993 - p. 11
L’Histoire à l’endroit
Rome n’a pas véritablement colonisé le Maroc
par Bernard Lugan

L’Afrique romaine, était divisée en plusieurs provinces. A lest, l’Africa proconsularis, elle-même divisée en Byzacène avec, pour capitale, Hadrumète (l’actuelle Sousse). Au nord de cette dernière s’étendait la Zeugitanie. Au VIIe siècle, au moment de l’invasion, les Arabes donnèrent l’Africa proconsularis le nom d’Ifrigiya.

A l’ouest avaient été délimitées deux provinces procuratoriennes construites sut les mines des anciens royaumes maures des rois Baga, Bacchus, Juba II et Ptolémée. La plus centrale de ces provinces était la Maurétanie césarienne, et la plus occidentale, la Maurétanie tingitane, c’est-à-dire l’actuel Maroc.

La romanisation de l’Afrique du Nord fut importante dans l’est de l’actuelle Algérie. Ailleurs, les Berbères ne furent que très peu approchés par la civilisation romaine. L’ouest de l’actuelle Algérie et la totalité du Maroc, à l’exception de la région de Tanger, ne furent quasiment pas romanisés. La croyance d’une romanisation de cette partie du Maghreb est une légende tenace qui ne correspond pas aux connaissances historiques.

En 46 après J.-C., l’empereur Claude créa la province de Maurétanie tingitane, ainsi nommée car le chef-lieu administratif on était Tingi (Tanger). Cette province était constituée par la division en deux parties de l’ancien royaume de Juba II, mort en 23 après J.-C., et dont le successeur et fils, Ptolémée, "oncle" de l’empereur Caligula, fut assassiné à Lyon en 40 sur ordre de "l’empereur fou". A l’est de la Moulouya commençait la Maurétanie césarienne, du nom de son chef-lieu Caesarea (Cherchell).

L’administration romaine de la province n’a jamais été profonde et son champ d’action est toujours demeuré réduit.

Dans la zone effectivement occupée par Rome au Maroc, c’est-à-dire dans le triangle Tanger, "trouée" de Taza et Sala, les effectifs militaires romains furent toujours importants numériquement : de 8 000 à 10 000 hommes répartis entre plusieurs camps (Lixus, Aïn Chkour, Tamuda, Tingi, Tocolosida, etc.).

Le territoire contrôlé par Rome s’arrêtait là

Dans l’état actuel des connaissances, aucune fondation romaine na été mise au jour en pays rifain, à l’exception du littoral. En Tingitane, Rome n’occupe que des pays de plaines et de collines dans l’hinterland des cités érigées à époque des royaumes maures.

Cette question de la zone d’occupation romaine ainsi que son corollaire, le problème du limes, sont bien connus, notamment grâce aux travaux d’Euzennat et Le Bohec.

Euzennat a bien expliqué que, dès la création de la province de la Tingitane, la ligne romaine de défense a été établie sur le cours du Sebou qui constituait une frontière géographique d’autant plus réelle qu’au sud de l’oued s’étendait une zone marécageuse particulièrement hostile. Sur la rive gauche du Sebou, Thamusida (aujourd’hui Sidi Ali ben Ahmed) et Banasa (Sidi Ali bou Jnoun) étaient le verrou du secteur central.

Sur l’océan, la ville de Sala était protégée par un fossé long de dix kilomètres renforcé ici et là par un mur. Ce fossé dessinait autour de Sala un vaste triangle.

Dans l’intérieur, vers l’est, la ville de Volubilis était un verrou fermant une riche région agricole comprise entre l’oued Beht et la chaîne du Zerhoun. Un limes régional la protégeait, composé de quelques points d’appui principaux et d’une quinzaine d’ouvrages de moindre importance. L’occupation limitée de la Tiitgitane mise en rapport avec l’importance de la garnison que Rome y entretenait a fait penser que la province dans son ensemble aurait pu être considérée par Rome comme le limes naturel de l’Espagne.

Le meilleur moyen de protéger cette dernière d’éventuels raids des Maures aurait donc consisté à installer des garnisons chargées de surveiller en Afrique même les tribus en question. De nombreuses zones d’ombre subsistent encore concernant cette première époque romaine au Maroc. C’est ainsi que l’on ignore si des contacts terrestres effectifs et suivis existaient entre les deux provinces maurétaniennes, c’est-à-dire le Tingitane et la Césarienne. Jérôme Carcopino estimait pour sa part que les contacts étaient réels dans la mesure où les gouverneurs étaient souvent communs aux deux provinces.

Pour de nombreux autres spécialistes, la voie maritime était la seule régulière en raison de l’insécurité qui débutait dans la région de Taza, zone toujours marquée par un profond esprit d’indépendance manifesté par des populations locales,

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