Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 5 du 2 juin 1993 - p. 22
L’Histoire à l’endroit
Mythe et réalité de la romanisation du Maroc
par Bernard Lugan

La question de l’ampleur de la romanisation, de la latinisation, de la christianisation de l’Afrique romaine a fait l’objet de longs développements. Christian Courtois écrivait en 1942 dans son article intitulé "De Rome à l’Islam" que l’Afrique du Nord ne fut que superficiellement romanisée, que cette latinisation ne fut qu’apparente. Pour lui, le monde berbère ne fut que peu ou même pas du tout influencé par Rome. En cela, Courtois relevait l’héritage d’E.J. Gauthier qui, dans son étude de 1913 (La romanisation de l’Afrique, Tunisie, Algérie, Maroc) défendait l’idée de deux mondes sans contacts et qui vivaient sans se connaître : le monde berbère et celui des urbanisés romains et romanisés :

« Derrière l’Afrique officielle ou semi-officielle (...) vit et prospère (...) une population nombreuse et active qui garde ses lois, ses usages, ses croyances et ne se rapproche de la civilisation romaine, à laquelle sa nature est étrangement rebelle, que dans les limites de ses besoins très restreints. Aujourd’hui, je crois à la faillite complète de la romanisation de l’Afrique. C’est, du reste, la seule explication rationnelle de la disparition si rapide de la civilisation romaine en ce pays. »

La réalité n’est pas aussi abrupte et, paradoxalement, il semble que ce soit au Maroc que l’héritage romain ait subsisté le plus tard, même si la Tingitane fut la moins romanisées des provinces d’Afrique. Rome évacue l’intérieur de la Tingitane à la fin du IIIe siècle, mais son influence y demeure. Dans le nord, elle renforce sa présence afin de créer un glacis à l’Espagne.

Quand l’empire romain disparaît, les populations de l’ancienne Tingitane sont, dans une certaine mesure, abandonnées à elles-mêmes. Elles ne verront passer ni les Vandales, ni les Byzantins, et il est hautement probable qu’entre la fin de l’empire romain et les débuts de l’islamisation, c’est-à-dire durant presque trois siècles, des royaumes berbères romanisés ont existé.

Rome a été plus ou moins présente au Maroc durant cinq siècles. Pour elle, la Maurétanie tingitane avait une valeur primordiale, qui était d’être située entre l’Espagne et la Tunisie actuelles considérées comme des pièces essentielles du dispositif romain en Méditerranée. En définitive, la Maurétanie tingitane « n’était qu’une pièce secondaire du jeu romain » et quand, au IIIe siècle, Rome fut contrainte de resserrer son dispositif impérial, elle choisit d’abandonner le sud de la province et de concentrer tous ses efforts dans le nord, dans la région de Tanger, afin de « maintenir la sécurité du détroit et protéger à distance le sud de l’Espagne ».

Rome recule donc et, à la fin du IIIe siècle, la zone qu’elle contrôle effectivement correspond à un étroit triangle dans le nord de l’actuel Maroc. C’est d’ailleurs dans cette partie septentrionale de la province que Rome se maintient fermement autour de Tingi.

Mais, durant cette période de repli, Tingi demeure une ville importante, parce qu’elle est le port principal de la Maurétanie tingitane. Tournée vers le nord, vers l’Espagne, depuis que sous Dioclétien elle avait été rattachée administrativement aux Espagnes, la Maurétanie tingitane ne paraît plus désormais qu’une possession hasardée en terre d’Afrique afin de protéger la Péninsule ibérique.

C’est durant le règne de Dioclétien que s’amorça le grand repli (284-305) puisque, à l’exception de Sala, toutes les villes du sud de la province sont évacuées. Vers 285, Volubilis est abandonnée. Quel les furent les raisons de ce repli ?

On en discute encore.

Certains défendent l’idée d’une opposition avec les tribus, mais cet argument n’est pas à lui seul convaincant, car rien ne permet d’expliquer pourquoi des rapports qui étaient bons auraient pu subitement dégénérer.

D’autres pensent que la crise économique de l’Empire a eu des effets immédiats en Tingitane et que le repli militaire et politique fut parallèle à la sclérose économique qui tarit les avancées territoriales romaines en terre d’Afrique. L’hypothèse romano-romaine a également ses partisans dans la mesure où, à la suite de la proclamation de l’empereur Gordien, l’Afrique connut de graves troubles dont la Tingitane ne se serait pas remise ; tirant les conséquences de la ruine de la province, Rome aurait alors décidé de "recentrer" sa présence.

Toutes ces hypothèses contiennent une part de vérité, même si aucune n’emporte franchement l’adhésion car le repli n’est pas général. L’exemple de Sala est parlant à ce sujet puisque la ville est encore romaine au début du IVe siècle.

Il en est de même avec l’îlot d’Essaouira. Rome ne conserva-t-elle que la Tingitane utile (nord et littoral) politiquement, militairement et économiquement et abandonna-t-elle le reste de la province ? La question n’est pas résolue.

Sommaire - Haut de page