Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 6 du 12 juin 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
L’abbé Prévost ou les chutes d’un Artésien vertueux...
par Anne Bernet

C’était au soir du 23 novembre 1763. Des paysans qui rentraient des champs s’étonnèrent d’une forme qui gisait, bizarrement recroquevillée, au pied du calvaire de Courteuil. Ils s’approchèrent, découvrirent un homme qui leur parut mort ; reconnurent dans ce cadavre l’abbé Antoine-François Prévost, chapelain de Mgr le prince de Condé dont la demeure de Chantilly n’était guère éloignée.

Ces braves gens s’esbaudirent bien un peu de la triste fin de ce prêtre si brutalement rappelé à Dieu. On releva cette dépouille, on la porta au village voisin. On fut quérir le barbier-chirurgien local. N’était-il point sage, avant de conclure à une mort naturelle, de pratiquer une autopsie ? L’homme de l’art se mit à la besogne. Alors... Alors, le cadavre poussa un cri perçant. Le pauvre défunt n’était pas mort... Pas tout à fait... Ce que l’apoplexie qui l’avait terrassé n’avait pas réussi, la chirurgie le termina. L’infortuné Prévost rendit l’âme dans les minutes qui suivirent. Tel fut le lamentable trépas de l’un des personnages les plus extravagants de notre histoire littéraire. Pourtant, tout prédisposait Antoine-François Prévost à mener la vie la plus rangée et la plus honorable qui fut.

Les trois voeux pesaient durement au garçon

Il avait vu le jour le 1er avril 1697 à Hesdin en Artois, où son père, homme fort respectable et respecté, possédait la charge de procureur du roi. Désireux de donner à son fils une parfaite éducation, Prévost père l’avait confié aux soins vigilants des jésuites du collège d’Harcourt. Les bons pères n’avaient eu qu’à se louer de cet élève, au point qu’ils avaient tenté de le pousser à endosser la robe de la Compagnie. Antoine-François, à seize ans, n’en avait nulle envie. Il avait fait le mur et s’était enrôlé dans l’armée.

Et puis, quelque drôlesse avait croisé sa route, qui s’était un temps amusée du benêt avant de s’en lasser. Eperdu d’amour et de chagrin, le jeune Prévost avait juré qu’il renonçait aux plaisirs trompeurs de ce monde. Il était allé s’ensevelir sous la bure bénédictine au monastère de Saint-Wandrille.

Les moines blancs, de prime abord séduits par l’intelligence et les talents de leur novice, avaient tôt déchanté : les trois voeux pesaient durement au garçon...

Ses supérieurs l’avaient promené d’une maison à l’autre, il avait finalement échoué à l’abbaye de St Germain-des-Près, s’y était disputé avec le père-abbé et, sur un coup de colère, avait jeté le froc aux orties pour rendosser l’uniforme. Pas longtemps : la justice ecclésiastique était à ses trousses. Le père Prévost avait ajouté une sottise à sa liste : il s’était converti au protestantisme et, cautionné par l’archevêque de Canterbury, avait trouvé refuge en Angleterre. Ainsi avait débuté sa carrière d’écrivain...

Car, à Londres, notre nouvel anglican avait réalisé qu’il lui fallait travailler. Déjà, au couvent, Prévost s’était découvert des facilités pour l’écriture. En sus de sa place de précepteur, il se mit aux travaux d’écriture,

Des Grieux lui ressemble comme un frère

Désormais, l’abbé Prévost écrira ; de 1730 à sa mort, il ne cessera guère. Il écrira trop... Essentiellement alimentaire, sa plume souffrit de devoir lui donner son pain quotidien et de pourvoir aux exigences, considérables, de la beauté batave dont il était épris. En Angleterre, en Hollande, en France, en Belgique où la justice royale l’a exilé après la parution d’articles scandaleux dans la presse de chantage, Prévost tâtera de tous les genres : l’histoire, la compilation historique, la traduction puisqu’il était le traducteur du célébrissime Richardson, l’auteur à succès de "Paméla" et de "Clarisse Harlowe", le roman enfin, de moeurs, exotique ou historique. Enorme jonchée de feuillets qui brillent par leur médiocrité. Au milieu de tout cela, une série de huit volumes, intitulée "Mémoires d’un homme de qualité", récit fortement autobiographique. Ces "Mémoires" ne sont pas moins mauvais que le reste. Cependant, le lecteur qui avait eu la patience de tenir jusqu’au septième volume y découvrait, inclus dans le corps du roman, un bref récit, ou une longue nouvelle, qui constituait un extraordinaire petit chef-d’oeuvre. Cette inclusion s’intitulait "Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut".

Au vrai, pour écrire cela, l’abbé Prévost avait puisé à deux sources : sa propre expérience, car des Grieux lui ressemble comme un frère ; et dans l’obscur ouvrage d’un certain Challes, auteur des "Illustres Françaises", série de nouvelles où l’on rencontrait une demoiselle Manon Dupuis, aimée d’un chevalier des Ronais, et un jeune amoureux persécuté par sa famille qui le faisait enfermer à Saint-Lazare... Sur les intrigues de Challes, soutenu par son expérience et ses souvenirs, Prévost avait recréé un livre neuf, sincère, poignant et qui allait bouleverser le public. D’autant plus que, jugé scandaleux par la censure, il avait été interdit, excellent argument de vente. Qu’est-ce que l’histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut ? La honteuse déchéance d’un jeune Artésien bien né passionnément épris d’une adolescente au visage d’ange et au tempérament de courtisane. Le chevalier des Grieux, modèle du jeune homme pieux et studieux, achevait ses études au collège d’Amiens. La veille du jour qui devait le ramener sous le toit paternel, il voyait descendre du coche des Flandres une toute jeune fille dont l’exquise beauté le ravissait. Apprenant que cette demoiselle entrait le soir même au couvent de la ville, et ce contre son gré, le timide collégien s’enflammait, oubliait tout, enlevait la belle et s’enfuyait avec elle jusqu’à Paris. Du haut de ses dix-sept ans, des Grieux s’imaginait vivre d’amour et d’eau fraîche avec sa Manon, dont le prénom, seulement usuel parmi les prostituées, aurait dû l’inquiéter.

Le lecteur croit s’y trouver

Evidemment, mangées les économies du gamin, Manon l’abandonnait pour un fermier général qui s’empressait d’avertir des Grieux père. Le chevalier trompé rentrait dans sa famille comme le dindon de la farce. Or, un méchant hasard devait remettre des Grieux, devenu séminariste, sur le chemin de la coquette. A nouveau, il quittait tout pour elle. Avant de dégringoler une pente infernale.

En effet, dans sa terreur de perdre Manon si avide d’argent et de plaisirs, des Grieux, tour à tour, apprenait à tricher au jeu, mentir, tolérait que sa bien-aimée accordât ses faveurs à de riches barbons et, enfin, devenait assassin... Finalement, Manon, arrêtée comme fille publique, était envoyée en Louisiane ou son éternel amant trompé la suivait. Elle trépassait dans ses bras.

Tout le XVIIIe siècle, et les suivants, ont sangloté sur des Grieux, pitoyable pantin de l’amour, et sur la mort de Manon. Chateaubriand lui-même s’en inspirera et la mort d’Atala est une version chrétienne de celle de Manon Lescaut...

L’abbé Prévost s’entendait mieux aux atmosphères qu’aux véritables descriptions. Et pourtant, peu de textes sont aussi suggestifs, et même cinématographiques, que le sien. Lorsqu’il évoque le convoi des prostituées sur la route du Havre, ou la cour de l’auberge amiénoise où des Grieux rencontre Manon, le lecteur croit s’y trouver. Lorsqu’il le promène dans Paris, de la folie de Chaillot à l’Hôpital général, des jardins du Palais Royal à Saint-Lazare, des tables de jeu à ces ruelles louches où Lescaut, le frère de Manon et le mauvais génie du chevalier, est assassiné, la capitale ressurgit telle qu’elle fut aux jeunes années du Bien-Aimé.

Un talent véritable

Pour évoquer le petit peuple, Prévost a des mots justes : ses villageois normands qui s’apitoient sur le convoi des déportées, ses aubergistes de Saint-Denis qu’attendrissent ce trop jeune couple d’amoureux, ce valet et cette soubrette malhonnêtes qui volent leurs propres maîtres, sont si vrais qu’ils demeurent actuels ; on croit les voir, les entendre, les connaître. En deux cent cinquante ans, ils n’ont point vieilli. Miracle du talent véritable. Se regardant à travers des Grieux, Prévost aura atteint cette essence de l’humanité, qui ne varie pas avec les modes et les époques. Voilà pourquoi l’ingrate Manon et son createur ont survécu.

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