Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 6 du 12 juin 1993 - p. 19
L’Histoire à l’endroit
Agrégation d’Histoire : la nouveauté
par Bernard Lugan

Une innovation de taille a été introduite au programme du CAPES et de l’agrégation d’histoire 1994-1995. Il s’agit de la question d’histoire contemporaine qui, pour la première fois, va traiter de l’Afrique. Son intitulé en sera : la France et l’Afrique depuis 1918.

Cette nouveauté pose un réel problème dans la mesure où les professeurs d’université capables d’enseigner cette matière se comptent sur les doigts d’une main et dans la mesure où la bibliographie de la question est largement fragmentaire quand elle est sérieuse et dépassée ou idéologique dans les autres cas.

Il est évident que l’histoire contemporaine enseignée en France ne pouvait plus ignorer superbement l’ensemble du monde, tournée qu’elle était vers son nombrilisme européocentriste. Est-il pour autant légitime de réduire la matière à l’histoire de l’Afrique ? Evidemment non, car le but du CAPES et de l’agrégation d’histoire étant de former des professeurs de lycée, à la différence de celle de droit qui, elle, ouvre sur la carrière universitaire, on voit mal comment les futurs enseignants seront "armés" pour faire face aux programmes traditionnels d’histoire contemporaine de France et d’Europe en ayant uniquement étudié l’histoire de l’Afrique au moment du concours.

Un absurde système de cloisonnement

En réalité, c’est l’absurde système de cloisonnement de l’histoire en quatre périodes qui est une fois de plus en accusation. En France, les historiens doivent être automatiquement rattachés à l’une des quatre sections suivantes : histoire ancienne, histoire médiévale, histoire moderne, histoire contemporaine. Cette division conditionne l’existence des programmes ; chaque historien vit cramponné à son "créneau" comme une arapède sur son rocher. La débilité des DEUG pluridisciplinaires faisant que durant leurs deux premières années de faculté, les étudiants étudient tout sauf la matière principale de leur future dominante, les nouvelles générations de licenciés ont des lacunes scandaleuses, en histoire de France et de l’Europe.

Une approche insolite

Le CAPES et l’agrégation sont de bons moyens de les combler en partie. Dans le cas de l’histoire contemporaine, cela ne sera plus possible durant les deux années qui viennent, les questions étant au programme pour deux ans. Ainsi, alors que l’histoire contemporaine est parmi les périodes de l’histoire celle que l’on retrouve le plus largement enseignée, ceux qui vont devoir le faire en auront une approche insolite : les années 1933-1945 en Europe, et elles seulement, car, généralement, durant leur licence c’est cette fraction de l’histoire contemporaine qu’ils étudient et les années 1918-1990 en Afrique.

Les programmes des concours ne pouvant continuer à faire l’impasse sur les mondes extra-européens, la sagesse eût été de maintenir quatre grandes questions d’histoire européenne et française, afin que les étudiants connaissent en priorité leur histoire nationale et continentale, et d’ajouter une question tournante pouvant légitimement être consacrée à l’Afrique. Mais, en prenant bien la précaution de ne pas la mutiler en la restreignant à une période de l’histoire correspondant à nos divisions européennes car l’Afrique est le continent de la longue durée historique.

La boucle de la désinformation

Ici, point de Moyen Age, point de Renaissance ouvrant sur la période moderne, point de Révolution française, point de révolution industrielle, etc. Non seulement la question mise au concours cette année coupe artificiellement la chronologie africaine mais encore, en restreignant le sujet au domaine français, elle prend en compte le cloisonnement géographique résultant des partages coloniaux. C’est donc la vision d’une Afrique doublement amputée que vont avoir les futurs enseignants d’histoire. Plus important encore : à partir de quels manuels, de quelles thèses ou de quels articles la question va-t-elle être étudiée ? Pour la très remarquable publication d’un Jacques Marseille consacrée au sujet, combien de pamphlets tiers-mondistes, d’ouvrages de culpabilisation, d’études partielles et partiales vont-ils être cités dans les bibliographies ? Et comme ceux qui sont chargés de préparer les étudiants à des concours n’ont jamais étudié ces questions, ils vont les découvrir trois mois avant leurs élèves à la lecture des dits ouvrages. Ainsi donc, la boucle de la désinformation sera-t-elle bouclée.

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