Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 7 du 23 juin 1993 - p. 19
L’Histoire à l’endroit
Du bon usage du carbone 14
par Bernard Lugan

Les résultats des analyses des fragments du Saint Suaire par le Carbone 14 fournissent la preuve des limites de ce procédé. Mon but n’est pas d’étudier ici l’authenticité de ce linceul car Daniel Raffard de Brienne a magistralement traité de la question(1), et d’une manière qui semble définitive, mais de tenter de voir si le C 14 peut ou ne peut pas être efficacement utilisé comme un moyen de datation historique.

Dans le domaine que je crois connaître un peu et qui est celui de l’Afrique, le C 14 permet, faute de mieux, des approches chronologiques bien utiles car nous sommes en ce domaine confrontés à l’absence de sources datables. En d’autres termes, les analyses au C 14 permettent, au mieux, de graduer des phénomènes dans l’échelle chronologique. Mais elles n’autorisent rien d’autre car leur utilisation peut vite devenir idéologique, comme dans le cas du Saint Suaire où elles ont été immédiatement utilisées par le courant anticatholique pour tenter de nourrir son matérialisme.

C’est ainsi qu’une des grandes questions de l’histoire africaine est celle du peuplement et de la colonisation de l’Afrique centrale, orientale et australe par les Noirs. Nous savons que cette colonisation s’est faite du nord vers le sud, mais, sans le C 14, il serait impossible de dire quand elle s’est produite. L’inconvénient est que les Africains, voulant faire reculer le plus possible ces périodes, ont tendance à utiliser toutes les datations qui vont dans le sens de leur thèse, et cela, sans tenir compte des anomalies ou des incohérences que tout utilisateur sérieux, compétent et honnête du C 14 intègre dans son interprétation. De même, une autre grande question que se posent les Africanistes est de savoir pourquoi l’Afrique noire fut toujours un continent récepteur et non concepteur. Prenons un seul exemple : pourquoi ce continent n’a-t-il connu la métallurgie du fer que plus de deux mille ans après son "invention" au Proche-Orient ? Le C 14 ne permet certes pas de répondre à cette question mais il indique les périodes d’apparition ou d’introduction. C’est ainsi que nous disposons de centaines de dates et que, chaque année, des dizaines d’autres sont publiées qui nous permettent d’obtenir des "fourchettes" chronologiques ; mais rien de plus. Ces résultats d’analyses placés sur un diagramme montrent de fortes probabilités avec des concentrations sur des périodes qui sont celles que les historiens peuvent licitement utiliser. Mais ils indiquent également des aberrations aux deux extrémités chronologiques. Elles peuvent être dues à de multiples causes : échantillons pollués par des micro-organismes, prélèvements faits en l’absence de stratigraphie sérieuse, erreurs de manipulation, etc., tous phénomènes que les véritables archéologues connaissent bien et qu’ils intègrent à leur réflexion. Le problème apparaît quand ces résultats sont utilisés par des idéologues ou par des ignorants. Ainsi, quand, pour tenter de montrer que le retard de l’Afrique n’est pas aussi important que ce que l’on pourrait penser, certains n’utilisent pour défendre leurs théories que les datations aberrantes qui feraient croire à une ancienne connaissance de la métallurgie du fer en Afrique noire. Mais, dans ce cas précis, ce n’est pas le C 14 qui est en cause mais la méthode de ceux qui s’en servent.

Durant plusieurs années j’ai utilisé ce procédé pour mes fouilles au Rwanda. La question qui m’intéressait était de tenter de dater trois grandes séquences : la fin du dernier âge de la pierre, qui correspond à la fin de l’époque des chasseurs-cueilleurs exclusifs, le début du premier âge du fer, également associé à l’arrivée des populations bantuphones, et le début du deuxième âge du fer, lié à d’autres populations. Je n’ai travaillé que dans des abris sous roche et je n’ai fait dater que du charbon prélevé par moi-même. Je n’ai jamais donné à analyser des charbons recueillis dans le fond de mes excavations. Tout échantillon était d’abord repéré en place avant d’être soigneusement prélevé et déposé dans un sachet hermétique. De plus, à la différence de bien de mes collègues, j’ai toujours appliqué le vieux principe juridique du « testis unus, testis nullus ». En d’autres termes, je ne me suis jamais tenu à une seule analyse par site. Les résultats de mes analyses m’ont permis, avec une marge d’approximation allant 60 années à 150 années en plus ou moins, de "calibrer" les périodes sur lesquelles je travaillais. Le C 14 est donc utilisable. Il est même parfois nécessaire mais il ne doit pas être accepté comme étant, primo, infaillible et secundo, comme donnant une datation précise. Enfin, et là est précisément le travail de l’historien, il est nécessaire de savoir en critiquer - au sens scientifique - les résultats. Un exemple caricatural permettra de comprendre ce que je viens de dire : si une analyse au C 14 d’un charbon trouvé à côté d’une grenade datant de la première Guerre mondiale donne une datation de l’an 800 avec une marge d’erreur de 45 ans en plus ou moins, cela n’autorisera évidemment personne à affirmer que les armées de Charlemagne utilisaient des grenades quadrillées. Et c’est pourtant ce que les matérialistes adversaires de l’authenticité du Saint Suaire font.


(1) "Le Secret du Saint Suaire" - Editions Chiré - 86190 Chiré-en-Montreuil
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