Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 7 du 23 juin 1993 - p. 22
Le Voyageur errant
Mes amis les bêtes
par Nicolas Bonnal

J’avais quitté la France sur de fort mauvaises impressions, y compris concernant les animaux domestiques. L’anéantissement de nos races bovines dans les campagnes au profit des laitières hollandaises, le pullulement des chiens gras, sales et hargneux dans nos cités, la zoophilie ambiante, entretenue depuis un siècle par la société théosophique et autres sectes anglo-saxonnes, tout cela m’avait rendu zoophobe au possible.

L’arrivée en Asie, et particulièrement en Inde, a tout changé. On sait combien les Hindous respectent toutes les formes de vie. Mais ce n’est pas là ce qui entrait en compte ; on mange en effet de excellente viande en Inde, viande de boeuf mise à part. Ce qui frappe là-bas, c’est la présence des animaux, en particulier des bovins. Ils vont et viennent presque comme des personnes. On voit à Bénarès des troupeaux de buffles, à Delhi des vaches et des zébus tenter de chiper quelques bananes sur un étalage comme n’importe quel voleur. Personne ne se prive d’ailleurs pour botter le train d’un bovin, vache sacrée ou pas. On ne tue pas les animaux, mais on ne les nourrit pas non plus. Ils doivent se débrouiller seuls, comme les millions de miséreux d’Asie.

Ce qui est valable pour les vaches l’est aussi pour les iguanes, présents surtout dans l’Orissa, ou bien pour les rapaces, aigles, vautours, milans omniprésents dans le ciel de l’Inde. On se prend à rêver là-bas quand on lève la tête et que l’on pense aux difficultés éprouvées en France pour réintroduire le moindre couple de faucons...

Mais le plus impressionnant reste l’exemple des chiens. Les chiens sont tous errants en Inde. Ils pérégrinent comme Montaigne, jamais ne mordent et jamais n’aboient, notamment après les chats. Personne ne leur a appris à le faire... Le plus étonnant est que ces chiens ne sont pas sauvages. Ils sont même tous prêts à suivre un maître. Je me suis retrouvé avec un chiot à demeure, dans le village himalayen de Manali. Mi-labrador mi-yak, il m’accompagnait au cours de mes promenades dans les bois sacrés hantés par les pèlerins. La montagne n’est-elle pas le séjour du dieu Shiva, dont le véhicule, le Vahana, est le buffle ? Chaque divinité de l’Inde a d’ailleurs son "véhicule". Ainsi, Kama, le dieu de l’Amour, a pour véhicule le perroquet. Intéressant si l’on sait que le conte médiéval du "Chevalier au papegau" narre l’épopée amoureuse d’un chevalier armé de son courage et d’un loquace perroquet.

L’animal est respecté en Inde parce qu’il est vu comme un symbole et un moment du développement spirituel de l’homme.

Les Avatâra de Vishnu consistent d’abord en des incarnations animales : le poisson (penser à l’Ichtus de la révélation chrétienne), la tortue, le sanglier (penser au symbolisme du sanglier chez les Celtes), le lion enfin, si présent dans les contes symboliques de notre Moyen Age. Pensons au surnom d’Yvain. le "chevalier au lion" et au symbolisme double "christique et antéchristique" du "Roi des animaux"... qui inspira tant l’initié La Fontaine.

Rentré en France, j’apprends à me réconcilier avec l’environnement canin, même si je regrette de n’avoir pu ramener mon jeune BJP. Ainsi avais-je baptisé ce petit animal, par égard pour le parti nationaliste local...

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