Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 8 du 4 juillet 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
La terrible Provence de Pierre Magnan
par Anne Bernet

De prime abord, c’était un roman-policier, genre littéraire toujours un peu méprisé (à tort !) où le pire peut côtoyer le meilleur. Celui-là méritait incontestablement le prix du Quai des Orfèvres qui venait de lui être décerné en cet automne 1978. Il y avait du mystère, des crimes en série, un flic de la vieille école... Accessoirement, cela se passait en Haute-Provence et s’intitulait "Le sang des Atrides".

La critique considéra qu’un nouvel auteur de polars était né et qu’il ne manquait pas de talent La critique faisait fausse route. Si Pierre Magnan débutait en donnant, en apparence, un remarquable roman policier, il était plus que cela. Un grand romancier venait de nous naître.

Et, ce titre et cette Provence, qui pouvaient sembler simples détails, étaient la clef d’une oeuvre ample et variée dont chaque nouveau livre est un délice pour un public de fidèles et de passionnés.

Un pays pudique

Les congés payés et la Côte d’Azur avec ses hordes de touristes et son bétonnage inepte ont dénaturé la Provence. D’une région fière et libre, on a fait un festival de vulgarité. Rarement prostitution ressembla autant à une profanation... Qui sait encore ce que fut et ce que demeure en secret la Provence ? Un pays de lumière dure, d’hommes accrochés à une terre violente, desséchée et torride l’été, battue de vent l’hiver. Un pays pudique qui n’étale pas ses affaires au grand jour mais où les haines peuvent fermenter longtemps, très longtemps. Où la mort et l’amour jouent de compagnie ; où le sang est noir sur la pierre blanche ; une terre et une race taillées pour la tragédie et qui conviennent mieux à Eschyle et Sophocle qu’à Marcel Pagnol...

Un pur produit de la Provence

Né en 1922 en Haute-Provence, Pierre Magnan en est le pur produit.

Ce n’est pas sans orgueil qu’il le revendique, sans joie qu’il reconnaît ne rien vouloir connaître d’autre et ne comprendre que les Bas-Alpins.

Autour d’eux, il a bâti chacun de ses livres, foisonnement d’images et de parfums, en même temps que drames implacables qui révèlent l’humanité avec un savant mélange de tendresse, de cruauté et de compassion.

Plus elle avance, plus il est aisé d’analyser cette oeuvre, d’en voir l’unité intrinsèque, et la diversité. Il y a un Magnan auteur de romans policiers, qui a créé un commissaire Laviolette qui concurrencera un jour Maigret dans la légende ; il y a un Magnan qui manie en maître l’angoisse et le fantastique ; il y a un Magnan délicat observateur de la vie quotidienne et des mille riens qui tissent le fil des jours dans une petite ville de province ; il y a un Magnan romancier et un Magnan nouvelliste. La liste n’est sans doute pas close et l’avenir révélera d’autres surprises.

La Provence et la tragédie vont de pair

L’unité, au milieu de cette diversité, c’est la Provence et la tragédie. Elles vont de pair.

Au sommet, il faut peut-être placer "La Maison assassinée".

Au début du siècle, un crime abominable glace d’horreur la population d’un village : la Famille Monge - le père, la mère, le grand-père et les enfants - est retrouvée égorgée un matin dans son mas isolé.

Le mystère de Séraphin

Acte d’un rôdeur ? Tous les habitants savent bien que non et que l’un des leurs est le monstre qui a commis ce forfait. Mais les solidarités jouent à plein et la vérité soupçonnée est soigneusement enfouie dans la mémoire collective. Laisser le coupable impuni ne serait pas difficile si ce criminel imprudent n’avait oublié quelqu’un dans la tuerie : un nouveau-né dans son berceau...

Vingt ans passent avec l’appréhension que le bébé grandisse et revienne. Et Séraphin Monge revient, miraculeusement épargné par les massacres de 14-18.

Cette double protection ressemble à un signe du ciel et Séraphin, au prénom angélique et au visage trop beau pour ce monde, Séraphin étrangement chaste et froid, est-il bien Séraphin ? N’est-il pas un ange véritable descendu ici-bas pour faire triompher la justice bafouée ?

N’est-il qu’un jeune homme obsédé par un passé trop lourd, comme le prouverait son acharnement morbide à détruire de fond en comble la maison ancestrale maudite ? Est-il revenu en vengeur ou en messager de pardon ?

Ce "Mystère de Séraphin Monge", Magnan se gardera de le révéler. Il s’appliquera même à l’épaissir lorsque, le fils Monge étant mort dans un accident, les miracles se multiplieront sur sa tombe...

Une âme tourmentée

Bouleversant récit autour d’un héros innocent et terrible comme le destin, capable avec même équanimité, de provoquer la mort des méchants et de redonner la vie et le bonheur, comme il le fait pour Patrice, revenu défiguré de la guerre.

L’esprit bascule dans ce récit baroque, crédible et incroyable. L’impression est inoubliable.

Séraphin Monge est une âme tourmentée ; le commissaire Laviolette également.

Officiellement, Laviolette est athée et franc-maçon. Mais, plus on le fréquente, plus on a la certitude que cet homme-là est un croyant qui s’ignore et qu’il ne chercherait pas s’il n’avait déjà trouvé...

C’est aussi le parfait honnête homme, qui aime les livres, les chats, une certaine idée du confort et de la vie. Il a du courage à revendre et vit avec le souvenir inexpiable d’une lâcheté ancienne. Son amour de la vérité et de la justice le dispute à son amour de l’humanité. Il va jusqu’au bout, toujours, épicurien tenace et intelligent. Magnan l’a un peu abandonné ces derniers temps. On le regrette...

Des énigmes insolubles

En complice et faire-valoir, il a le juge Chabrand, qui s’applique à cultiver sa ressemblance avec Robespierre et professe des idées d’extrême gauche. Le juge Chabrand est pourtant, lui aussi, un homme de grande qualité.

A eux deux, ils résolvent des énigmes en apparence insolubles à travers Digne et sa région.

Car le pays est un protagoniste. Dans "Le sang des Atrides", l’arme du crime est un galet, un banal galet de torrent... "Le Secret des Andrônes", qui dissimule une très vieille vengeance, ne pourrait avoir d’autre cadre que les Andrônes de Sisteron, ces passages de la ville si propices à dissimuler choses et gens.

Sans aucune vulgarité

Quant au "Commissaire dans la truffière", il se déroule à Banon, célèbre pour son marché aux truffes.

Chez Magnan, la mort rôde à chaque page, menaçante. Aussi les acteurs ont-ils souvent la réaction de lui opposer l’amour le plus charnel.

Magnan ignore les fausses pudibonderies ; il ne recule pas devant les mots. Mais ce n’est jamais complaisance sale. Il y a au contraire, dans ces pages une vitalité et une santé qui les préservent de la vulgarité et de la pornographie.

Cela dit, "Les Charbonniers de la mort", qui est un extraordinaire roman, n’est certainement pas à mettre entre toutes les mains...

Et pourtant, Magnan ne choque jamais, ne dépasse jamais les bornes. Dans tous les genres, il se révèle remarquable.

Après Mistral, Maurras et Giono

Visages d’hommes, visages de femmes, belles comme Rose, l’amoureuse de Séraphin, ou laides à pleurer comme "La Naine", qui fait de sa hideur une malédiction sur le voisinage...

Touchants, parfois inoubliables.

Mais, celle qui ressuscite, lavée des souillures de ce siècle inepte, c’est la Provence éternelle, celle de Mistral et de Maurras, celle de Giono et de Bosco. Celle de Magnan.


Pierre Magnan est édité chez Denöel dans "Le Masque" et en "Folio".
Sommaire - Haut de page