Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 8 du 4 juillet 1993 - p. 19
L’Histoire à l’endroit
Le Mississipi et la Louisiane française
par Bernard Lugan

La Louisiane française englobait plus de 15 des actuels Etats composant les USA. Du nord au sud, les distances étaient énormes. Heureusement pour la présence française, le Mississipi existait.

Le Mississipi, ou fleuve Saint-Louis, était à la fois la colonne vertébrale sur laquelle la Louisiane était construite et l’axe de circulation par lequel tout le trafic de la colonie se faisait. La Nouvelle-France était fille du Saint-Laurent, la Louisiane celle du Mississipi, car c’est par les voies d’eau que se faisaient les transports des marchandises et les transports des hommes. En Amérique du Nord, c’est sur les fleuves, les rivières ou les lacs directement reliés les uns aux autres ou bien rapprochés par des portages que les Français s’installèrent.

Long de plus de 3 800 km, le Mississipi ne présente évidemment pas le même aspect sur toute la longueur de son cours. Il est au centre d’un réseau hydrographique d’une extrême complexité se digitant vers l’ouest et vers l’est : Ohio, Missouri, Arkansas, etc. Grâce à ces voies d’eau parcourues en canoë, les distances étaient en partie abolies entre la Haute- et la Basse-Louisiane, entre Québec et la Nouvelle-Orléans, puisque le Mississipi était remonté et descendu par des embarcations. Les convois utilisaient pour la descente les crues des mois de janvier à mai, se laissant porter par le puissant courant. La remontée se faisait en automne, à l’époque des basses eaux afin que les pagayeurs n’aient pas à lutter contre un courant trop fort.

En Basse-Louisiane, la situation était différente dans la mesure où le Mississipi donne naissance à un immense et complexe réseau de petits bras d’eau, de méandres au faible courant bordés par une épaisse végétation tropicale. Ce sont les célèbres bayous.

Cette région de Basse-Louisiane est un vaste marais fluctuant selon les caprices du Mississipi. C’est une région au sol spongieux, à forte humidité, à l’enchevêtrement végétal. Mais, en dépit de pénibles conditions naturelles, la France était condamnée à s’y installer. Dans un premier temps afin de disposer d’une base à proximité de l’embouchure du Mississipi ; puis, après la fondation de la Nouvelle-Orléans, afin qu’un avant-port permette aux navires de prendre un pilote qui, seul, pouvait les guider à travers les dépôts de vase et de sable qui barraient l’entrée du fleuve.

L’avant-port de la Nouvelle-Orléans était le poste de La Balise qui permettait l’accès aux quelques passes suffisamment profondes pour être empruntées par les navires voulant remonter le fleuve. Mais la sédimentation permanente de la vase dans le delta du Mississipi, ajoutée à l’ensablement régulier dû aux crues, rendait difficile la navigation entre l’île de La Balise et le fleuve. Au XVIIIe, l’on tenta de draguer le fond au moyen d’une herse métallique traînée par un navire mais, si la vase était bien éliminée, le sable qui demeurait se densifiait, menaçant de constituer un véritable barrage interdisant toute navigation entre la Nouvelle-Orléans et le Golfe du Mexique.

Deux possibilités s’offraient alors aux vaisseaux venus de France. Soit leur tirant d’eau était faible et, depuis La Balise, ils remontaient jusqu’à la Nouvelle-Orléans ; soit les cargaisons étaient déchargées dans les entrepôts du roi et transbordés sur des navires plus petits qui faisaient la navette entre La Balise et la capitale de la Louisiane.

Ces transbordements ne s’effectuaient d’ailleurs pas sans peine et des naufrages furent à déplorer. Dans tous les cas, entre l’océan et la Nouvelle-Orléans, la navigation était lente, car dans sa basse vallée la pente du Mississipi était peu importante et donnait naissance à des méandres qui multipliaient les distances à parcourir.

Ainsi en était-il du "Détour à l’Anglais », cette énorme boucle du fleuve que les navires ne pouvaient traverser que par vent du sud-est. Quand il était contraire, il fallait compter des semaines pour naviguer de La Balise à la Nouvelle-Orléans. En 1729, "La Durance" mit 47 jours pour effectuer ce trajet. La Louisiane devait se mériter.

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