Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 9 du 15 juillet 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Corneille, un romain en Normandie
par Anne Bernet

Ecrasé sous sa gloire, Pierre Corneille est un mal-aimé des Lettres Françaises.

Pour beaucoup qui ont laborieusement ânonné : « Rodrigue, as-tu du coeur ? » ou « Prends un siège, Cinna... » il reste un auteur scolaire, ce qui est rarement un bon moyen d’être apprécié. Pour ceux ui ont tenté d’approcher l’homme derrière l’auteur s’impose trop souvent sa caricature, son personnage de « gros villageois du Pays de Caux ».

On l’imagine ressemblant à l’oiseau de son patronyme, bourgeois noir et solennel, coincé et vaniteux.

Fat, Pierre Corneille le fut et assez tôt. Quand on a écrit "Le Cid" à trente ans, l’orgueil est peut-être simplement la certitude de son propre génie.

Digne héritier d’une famille de bourgeois rouennais jusqu’au bout des ongles, c’est indéniable. Mais, si l’on veut bien s’intéresser à la vie et à l’oeuvre, le lecteur s’aperçoit, non sans émotion, que Corneille fut un homme jeune, qu’il fut drôle, qu’il fut léger, qu’il fut amoureux, qu’enfermé dans son bureau il s’identifia à Rodrigue de Bivar, à Curiace, à Sévère, à Polyeucte. Sa grande souffrance fut précisément qu’autrui ne soupçonna jamais, sous les oripeaux du bourgeois cauchois, l’âme des héros de son théâtre...

Les premières années du jeune Corneille sont sans éclat particulier. Certes, au collège des jésuites il a été un élève hors pair, premier prix de grec et de latin. Y avait-il même quelque mérite ? L’Antiquité le passionnait, et ces adaptations théâtrales du répertoire classique, à buts édifiants, que les bons pères avaient mis à la mode, en faisant l’une des bases de l’éducation dispensée dans leurs maisons.

Sortant du collège, rien ne lui réussit

Mais, lorsque Pierre quitte le collège, c’en est bien fini du succès... Il peut se divertir avec d’autres étudiants, courir les filles comme il le confiera en badinant :

« Et mes voeux et mes promesses / Ne durent jamais qu’un moment / Et mes voeux et mes promesses / Ne sont jamais que du vent / La blonde comme la brune / En moins de rien m’importune ». Il peut décrocher ses diplômes de Droit. Rien, pourtant, ne lui réussit.

« Pour le bon renom de la famille renonce au barreau »

Sa première plaidoirie est un tel désastre que ses parents lui conseillent, pour le bon renom de la famille, de renoncer au Barreau. Son père et son oncle lui achètent une charge de magistrat : avec un peu de chance, personne ne se rendra compte qu’il bafouille lamentablement chaque fois qu’il doit parler en public...

En société, conscient de son manque d’aisance, il se tait et lorsque, pressé dans ses retranchements, il est contraint d’ouvrir la bouche, ses propos sont ennuyeux comme la pluie. Comment plairait-il aux jeunes filles ? Il en aime une, Catherine Hue, à la folie ; elle en épouse un autre.

Le résultat est fin, spirituel, amoureux, spontané

De ratage en ratage, la vie de Pierre serait lamentable s’il ne se consolait de ses désillusions en écrivant. Les fils de saint Ignace lui ont communiqué leur amour du théâtre et c’est tout naturellement qu’en 1629 le jeune Corneille, à vingt-six ans, achève une comédie intitulée "Mélite ou les fausses lettres". Il a jeté là toutes ses passions, ses amours contrariées. Le résultat est fin, spirituel, amoureux, spontané : tout ce que Corneille n’arrive pas à être en public.

Devant le succès, Corneille gagne Paris pour cueillir sa gloire

Justement, à Rouen, se produit cet été 1629 la troupe du fameux comédien Montdory. Intimidé, le jeune magistrat de la rue de La Pie, son manuscrit sous le bras, vient soumettre son travail à cette célébrité de la scène parisienne.

Montdory lit, s’esclaffe : il accepte de monter la pièce à Paris ! Quelques mois plus tard, Mélite reçoit un tel accueil, le triomphe est si grand que Corneille n’a plus qu’à gagner la capitale pour cueillir sa gloire toute neuve. Plus personne ne lit aujourd’hui le théâtre comique de Corneille. C’est qu’en 1637, avec "Le Cid", tragi-comédie puisque son dénouement est heureux, Corneille a offert au public le plus éblouissant présent qu’un auteur puisse lui faire : une oeuvre qui incarne les aspirations de toute une génération, qui est à la fois le témoignage d’un moment particulier, d’une époque, et l’expression du génie éternel et particulier d’un peuple. Pour ce faire, notre bourgeois aura d’ailleurs pris des risque insensés.

Au risque de sacrifier sa carrière, il propose un héros espagnol

Nous sommes en guerre avec l’Espagne. Stérile, méprisée par le Roi, surveillée impitoyablement par le cardinal, la reine Anne n’arrive pas à se sentir française. Malheureuse, elle se sent exilée. Tout ce qui vient d’outre-Pyrénées est mal en cour ; toute sympathie hispanisante frise la trahison. Et voilà que l’auteur comique à la mode, au risque de sacrifier sa carrière, propose à la France un héros espagnol... La reine en pleurera de joie ; ses ennemis en grinceront des dents, On cherchera une mauvaise querelle à ce provincial butor qui ignorait la sacro-sainte règle des trois unités. Derrière cette cabale, Richelieu. Et pourtant, Boileau peut s’écrier : « En vain, contre le Cid, un ministre se ligue. / Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue ».

Pourquoi ? C’est que Rodrigue est français. En lui se reconnaissent tous les jeunes gens de la Cour. Sa bravoure, son panache, ses dialogues amoureux, sa courtoisie, sa galanterie sont l’apanage de cette noblesse française guerrière qui se reconnaît, et qui ovationne Corneille.

« Un homme ne refuse pas de mourir pour sa Nation »

Que Corneille ait été porté à l’indulgence envers l’Espagne à cause de la colonie espagnole de Rouen, c’est possible, mais le Cid est bien peu espagnol !

En 1640, c’est Horace, la tragédie de la patrie menacée où, derrière des rodomontades du Romain, Corneille dissimule à peine sa compassion pour Camille et Sabine, et peint, avec Curiace, le véritable héros de la pièce, le véritable défenseur de la terre ancestrale, celui qui, comme le dira un jour Brasillach : « Mourra parce qu’un homme ne refuse pas de mourir et ne se désolidarise pas d’avec sa nation », mais qui refusera de haïr au nom d’une idéologie.

Auguste criait grâce pour la Normandie ravagée

1641 est l’année de Cinna. C’est surtout, pour Corneille, demeuré si normand malgré son établissement à Paris, l’année sanglante de la révolte des Nus-pieds. Richelieu écrase impitoyablement l’insurrection de la province ; Rouen est occupée militairement, sa population soumise aux violences et aux brimades de la soldatesque. On a beaucoup glosé sur les implications politiques de la pièce sans comprendre que l’appel à la clémence d’Auguste criait grâce pour la Normandie ravagée.

Car ils se trompent ceux qui ne veulent voir en Corneille que le chantre de la volonté dominatrice victorieuse des passions, une volonté qui bronzerait les âmes et les coeurs jusqu’à l’inhumanité. Corneille fut l’apologiste de la vertu au sens latin du terme, du courage, de l’honneur. Il le fut aussi de la tendresse, de la pitié et de l’amour.

« Va, je ne te hais point »

Comme son héroïne Pauline, qui a commencé par repousser Sévère en des termes sans appel : « Et sur mes passions, ma raison souveraine / Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine » ; et qui, soudain, révèle ses véritables sentiments : « Un je ne sais quel charme encore vers vous m’emporte... », Corneille aligne ses superbes et cinglants alexandrins pour en dissimuler un seul, tout de sensibilité et de douceur.

Qu’il soit permis de préférer ce Corneille-là, le pudique aux litotes éloquentes : « Va, je ne te hais point » ; le tendre qui rétorque à Horace affirmant : « Albe vous a nommé ; je ne vous connais plus ! », « Je vous connais encore et c’est ce qui me tue... » Notre Corneille national, c’est celui-là et il faudrait ne rien comprendre à l’âme de la France éternelle pour en douter.

Sommaire - Haut de page