Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 10 du 25 juillet 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Jules Verne ou la France qui gagne
par Anne Bernet

Faut-il contrarier les vocations de vos enfants, surtout si elles sont dangereusement précoces ?

Maître Verne, avoué à Nantes, en était intimement persuadé. Ce juriste avait épousé l’héritière d’une famille d’armateurs enrichis dans le commerce qui avait assuré la fortune nantaise au XVIIIe siècle : autrement dit, le bois d’ébène...

Le sang de ces navigateurs entreprenants parlait haut chez le rejeton du couple, Jules, douze ans en 1840.

Jules se mourait d’amour, avec le sérieux qu’on y met à cet âge, pour une sienne cousine prénommée Caroline. Cette coquette en herbe lui refusait la moindre faveur tant qu’il n’aurait pas prouvé sa flamme. Pour ce faire, jules devait offrir l’un de ces colliers de corail que rapportaient les jeunes officiers de marine rentrant des îles.

N’ayant pas les moyens d’aller chez un joaillier, l’amoureux éperdu avait tranquillement envisagé de s’approvisionner aux Antilles ; et, un baluchon sous le bras, il s’était glissé en passager clandestin sur le premier voilier en partance.

A 19 ans Jules rêvait toujours de voyages

Papa Verne avait récupéré le fugueur à Paimboeuf, et lui avait appliqué l’une de ces corrections mémorables, destinées à couper court à toute velléité vagabonde...

Las ! La plus belle fessée ne peut rien ni contre l’amour ni contre les tentations aventureuses, A dix-neuf ans, Jules adorait toujours Caroline et rêvait toujours de voyages lointains.

Mais en 1847, l’ingrate en épousait un autre et l’infortuné Jules, dégoûté des donzelles en général, et des Nantaises en particulier, s’exilait à Paris.

Officiellement, il s’agissait de décrocher ses diplômes de Droit et de se préparer à succéder à Monsieur son père. Mais, à l’instar de tous les écrivains célèbres, condamnés à étudier le code civil par leurs familles inquiètes, Jules ne s’intéressait qu’accidentellement à son cursus universitaire. Il avait des occupations autrement relevées : qu’on en juge !

Le dîner des onze sans femmes

Il avait fondé le "dîner des Onze sans femmes", agapes hebdomadaires pour célibataires dont la moindre particularité était celle-ci : faute d’avoir de quoi acheter de la nourriture, les Onze jeûnaient pendant leur repas convivial... A force d’avoir romantiquement faim, Jules échoua un soir dans une réception où il espérait bien pouvoir glaner quelques petits fours... Faute de technique mondaine, il n’avait rien attrapé, mais un monsieur doté d’un formidable appétit, et regardant la famine comme le pire fléau qui soit, s’était apitoyé sur le garçon, l’avait pris sous son aile ; c’était Alexandre Dumas...

Plutôt mourir de faim que d’embourgeoisement

Dès Lors, Jules Verne croit qu’il est possible de vivre de sa plume. A son père qui, scandalisé, menace de lui couper les vivres, le révolté réplique : « Plutôt mourir de faim que d’embourgeoisement ! »

Effectivement, Jules va mourir de faim avec constance quelques années encore, jusqu’au jour où la chance daigne enfin lui sourire.

En lui faisant épouser une veuve amiénoise et rentière, en mettant sur sa route l’éditeur Hetzel qui cherche des collaborateurs capables d’écrire pour la jeunesse.

Son éditeur fait un pont d’or à son auteur maison

Après avoir lu le manuscrit qui deviendra, à la Noël 1862, "Cinq semaines en ballon", Hetzel sourit et dit : « Vous avez bien du talent, Monsieur... »

Considérant que le talent est une donnée rare, et chère en conséquence, Hetzel fera, pendant près d’un demi-siècle, un pont d’or à son auteur maison.

Mais qu’est-ce donc que Jules Verne ?

Un monsieur installé dans une vie de père de famille provincial, qui refait le monde devant les rayonnages de la bibliothèque municipale d’Amiens, qui invente le XXe siècle ; et, en même temps, toujours le petit garçon qui voulait conquérir le collier de Caroline.

Il s’est choisi une devise qui contraste étonnamment avec son apparente placidité, une devise que tous les chercheurs des temps futurs, et tous les idéalistes à travers l’Histoire pourront lui emprunter :

« Tout ce qui a été fait de grand en ce monde a été fait au nom d’espérances exagérées... »

Inventeur des personnages les plus burlesques

Fort de cette certitude, il amoncèle les documentations scientifiques, en tire ces livres d’anticipation dont il sait exploiter le potentiel de rêve, et la veine comique. Car Verne est un humoriste de génie qui invente les personnages les plus burlesques, accumule les notations les plus saugrenues en sachant précisément qu’elles sont une source de rire.

En 1865, il publie "Voyage au centre de La terre" et "De la terre à la lune".

Des mathématiciens éminents se penchent sur ses calculs, ses trajectoires, ses paraboles, et concluent publiquement que le projet interplanétaire du romancier est parfaitement crédible, voire applicable !

Des banquiers, gens cependant réputés pour leur manque d’humour et leur sens pratique, lui écrivent :

« Monsieur à combien estimez-vous les fonds qui vous seraient nécessaires pour entreprendre votre voyage dans la lune ? »

La haute finance est prête à donner ! Il s’en faudra de cent quatre ans avant que l’expédition aboutisse...

Il aime la France comme il sait aimer jusqu’à la déraison

C’est qu’ici, le patriotisme joue à fond : imagine-t-on que les Français soient les premiers à marcher sur le satellite ?

Jules Verne est heureux ; non pas tellement de sa célébrité immense et de ses droits d’auteur, astronomiques, mais de l’éclat qui rejaillit sur son pays.

Il aime la France comme il sait aimer : jusqu’à la déraison. Lorsqu’éclate la guerre de 1870, et que vient la défaite, Verne contacte les autorités militaires : il propose de défendre l’estuaire de la Somme, tout seul, à bord de son bateau de plaisance sur lequel il a monté un canon de sa fabrication ! L’état-major ne donnera pas suite aux voeux de ce sublime farfelu.

Le Français est toujours le plus brillant et le plus intelligent

Le corsaire manqué se console de la débâcle, et en console ses compatriotes en les entraînant dans les plus fabuleuses aventures, où passe toujours un Français plus brillant, plus intelligent, plus débrouillard que les ressortissants des autres nations.

Sa vindicte anti prussienne s’exprime volontiers. Dans "Le village aérien", il imagine un chercheur allemand devenu fou à force de s’être pris au sérieux, et qui règne doctement en Afrique sur une peuplade d’hommes-singes...

Douze ans avant l’alliance franco-russe de 1892, il met la Russie à la mode grâce à Michel Strogoff.

L’état-civil se peuple de petites Nadia et les gourmets ne réclament plus que du caviar et du sorbet Berezina...

L’inventeur du sous-marin, de la bombe atomique et de la fusée

C’est trop de popularité et de gloire, d’argent aussi, à la fin !

Une campagne de presse se déchaîne : Verne serait en réalité un émigré juif polonais. L’un de ses neveux, déséquilibré, prend ces calembredaines au sérieux. Il achète un pistolet et tire sur son oncle... Verne restera boiteux.

Lui, il continue d’écrire comme un forcené, pêle-mêle le sous-marin, la bombe atomique, la fusée spatiale, la télévision, etc.

Se doute-t-il que ces prodiges, mis au point bien plus vite qu’il ne s’y attendait, ne serviront pas à la félicité du genre humain ?

Il s’éteint le 24 mars 1905 en répétant : « Soyez bons ! »

Le seul de ses désirs que l’avenir n’ait pas exaucé...

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