Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 10 du 25 juillet 1993 - p. 21
Le Voyageur errant
Vivre et penser à Chapora
par Nicolas Bonnal

Le rêve de tout voyageur est de pouvoir se fondre, ne fut-ce qu’un moment, dans le pays qu’il traverse. Cela n’est évidemment possible que dans un pays jouissant d’une culture forte, restée dégagée de l’emprise croissante du cosmopolitisme. Goa est à cet égard un curieux endroit de l’Inde. L’ancienne colonie portugaise n’a plus rien de portugais depuis longtemps, à part les splendides églises et les merveilles architecturales de "Velha Goa" qui fut un temps le plus grand diocèse du monde, s’étendant des confins de l’Asie jaune à la province du Cap dans le sud de l’Afrique. Merveilleuse oeuvre de christianisation traditionnelle, qui a réussi à marquer de son empreinte le pays pourtant le plus rétif au monde aux influences externes, si puissante et complète est sa civilisation.

J’ai vécu sept semaines à Chapora, dans l’ombre d’un fort d’origine inconnue, sans doute moghole. Chapora est un petit village hindou ou vivent en parfaite symbiose indigènes et voyageurs au long cours en rupture de ban avec l’Occident. Niché dans une baie, à l’abri du vieux fort, Chapora vit de la pêche et du tourisme. Eglises et temples hindous se côtoient sans que jamais n’éclate un conflit. Ceci noté pour ceux qui pensent que l’Inde est un pays de fanatiques, quand un certain agacement, comme un peu partout dans le monde, se manifeste à l’encontre d’un islam jugé agressif et inassimilable.

J’ai eu vite fait de me faire des amis à Chapora. Un jeune Telugu, originaire de la splendide ville d’Hyderabad et qui, instruit à l’Alliance française ("présente" aussi à Goa) ne cesse de me saluer en français et de tenter de m’initier aux quatre langues indiennes qu’il parle, parmi les 325 qui subsistent dans le subcontinent. J’ai souvent noté, tout nationalisme mis à part, une candeur, une élégance, une distinction spécifiques à ceux qui, dans de lointaines contrées, parlent le français. Car si l’anglais est la langue du "business" le français reste celle de la civilisation. Un autre de mes bons amis est mon restaurateur, Suhas, qui a fait ses premières armes de cuisinier dans des temples çivaïstes. Suhas est aidé par ses enfants dont l’aîné, Pratesh âgé de dix ans, parle un meilleur anglais que la plupart des bacheliers français. Je lui offre une splendide batte de cricket pour son anniversaire ; les Indiens sont fous de cricket, et battent régulièrement les Anglais dont l’équipe est pour l’essentiel composée de noirs, ce qui renforce la joie de leurs inattendus vainqueurs. Enfin j’ai un dernier ami, qui tient une boutique de livres et journaux, et qui me permet de rester en relation avec cette sphère médiatique infernale qui se nomme Occident.

Après plusieurs semaines, les peu saines lectures de journaux américains m’apprennent une chose : l’Europe est en passe d’être détruite et cette destruction, préparée et voulue par les Anglo-saxons et leurs alliés, va se faire sur tous les plans : diplomatique et moral (affaire de Bosnie, Clinton et les sionistes soutenant fanatiquement les musulmans), démographique et économique. Sitôt en place, le gouvernement Balladur est présenté comme raciste et xénophobe ; l’Allemagne réunifiée et l’Italie des Ligues sont également dans le collimateur. Quant aux "négociations commerciales", elles n’ont qu’un seul but : précipiter sous couvert de libéralisme l’anéantissement de l’Europe, où des troubles savamment entretenus finiront bien par amener une forme encore plus parfaite de pouvoir "centraliste démocratique". Le plus remarquable est que cette oeuvre au noir s’accomplit dans l’indifférence générale, comme si les Européens, semblables aux veaux qu’on mène à l’abattoir, se flattaient d’ignorer leur sort. Au moins nous restera-t-il les palmes des cocotiers et les prières à saint François-Xavier.

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