Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 11 du 5 août 1993 - pp. 4 et 5
Quelques nouvelles du Marigot
Le vrai coupable de la crise monétaire ? Une « gigantesque désinformation » explique le prix Nobel d’économie

Que nos lecteurs se rassurent : Le Libre journal n’a ni l’ambition ni les moyens (ni le goût) d’analyser ici les causes et les conséquences de la tempête monétaire qui secoue l’Europe.

Il y aurait d’ailleurs de la mégalomanie à y prétendre quand visiblement, les capitaines pilotant les navires-Etats ne comprennent rien au sens des vents, au mouvement des marées et à la hauteur des vagues.

Une anecdote remontant à la crise de 1981, et que Thierry Pfister raconte dans Le Figaro, nous en apprend sur ce point plus long que des pages : « Mon souvenir le plus criant (cela a ébranlé certaines idées que j’avais sur la haute administration), c’est que Peyrelevade (alors directeur de cabinet de Mauroy et futur patron de l’UAP) a dû prendre une grande feuille de papier et expliquer à Robert Lyon, inspecteur des finances et futur directeur général de la Caisse des Dépôts et Consignations, ce qu’était le serpent monétaire parce qu’il ne le savait pas. »

C’est donc humblement que l’on se limitera à remarquer que, quelles qu’en soient les conséquences à long terme, la bourrasque financière de la Saint-Alphonse aura eu le mérite d’expédier la flottille des rêveries et des menteries européanolâtres se fracasser sur l’écueil de la réalité. Ce qui n’est pas forcément un Trafalgar européen.

A quelque chose malheur est bon : nul ne peut plus ignorer qu’en dépit des promesses, des assurances et des supplications, l’Europe des rond-de-cuir, des prêteurs sur gage et des boutiquiers ne réussit pas mieux dans la défense de ses monnaies que pour ce qui regarde la paix de ses nations, la prospérité de ses Etats, le redressement de ses marchés de l’emploi, le jeu de la libre concurrence, l’instauration d’une vraie justice sociale, ou les garanties de la sécurité publique

Un bilan désespéré

La déroute est telle pour les conteurs du parti de l’étranger, qui, par-delà les apparents clivages partisans, s’est constitué en France depuis quelques années, que même ses plus chauds partisans, comme Jean-François Poncet, ancien ministre des Affaires étrangères de Valéry Giscard d’Estaing, n’a pas pu se retenir de dresser, dans une interview donnée à une radio commerciale, un bilan désespéré de l’Europe de Schengen et de Maastricht.

L’autre mérite de cette situation de crise est de fournir une occasion rare d’étudier dans le détail le jeu des médias et surtout de la presse populaire où l’on croit, surtout dans le domaine extraordinairement complexe des relations financières et monétaires internationales, ne rien risquer à prendre les lecteurs pour des imbéciles.

Le discours de la désinformation atteint donc des sommets jusqu’ici jamais explorés, fût-ce au moment de la guerre du Golfe.

Que nous dit-on en effet ?

D’abord que « la spéculation internationale attaque le Franc », ce qui est toujours d’un effet garanti sur les populations.

Le Franc, nous l’apprenons, n’est pas malade de vingt ans de bureaucratie socialo-dirigiste, il ne crève pas de l’impéritie bancaire, du sabotage syndical et du racket fiscal mais de la méchanceté de la "spéculation internationale", monstre d’autant plus redoutable qu’il est anonyme, protéiforme, insaisissable et, par conséquent, réfractaire à toute sanction.

Au moins, Saddam Hussein avait un visage, une moustache et des villes à bombarder. Tandis que Georges Soros, lui, na qu’un nom. Car, pour la première fois, on a donné un nom à la "spéculation internationale". Ce monstre, jusqu’ici anonyme et vagabond, s’appelle Georges Soros « philosophe des marchés (sic), né en 1931 à Budapest en Hongrie » (Le Parisien). Information à laquelle on ajoute volontiers une précision que l’on ne peut pas croire accidentelle : « Soros est un juif hongrois issu d’une famille bourgeoise de Budapest » (France Soir).

En prime, les journaux nous expliquent que ledit Georges Soros, expatrié de Hongrie et naturalisé britannique en 1947 à dix-sept ans, a été aussitôt pourvu d’une généreuse bourse d’études par le gouvernement de sa Très Gracieuse Majesté. En dépit de quoi, il se serait posé, « neuf ans plus tard » (Le Parisien) la question à cent milliards de dollars : « peut-on devenir milliardaire au Royaume-Uni ? Réponse : non » (France Soir).

Et l’ingrat de s’expatrier de nouveau « avec cinq mille dollars d’économies, pour le Nouveau Monde et son capitalisme débridé » (Le Parisien)... où « il établit dans un paradis fiscal, Curaçao, sa nouvelle société Quantum Fund. Pour entrer dans ce cercle, il suffit de confier cent quarante mille francs à Georges Soros et d’attendre sans rien faire. Il s’occupe de tout » (France Soir).

Ainsi, le responsable de tous nos malheurs est ce philosophe-bourgeois-juif-hongrois qui joue, dans un paradis fiscal au nom d’alcool pour fille de joie, les économies de riches commanditaires paresseux, et qui est capable de lancer dix milliards de dollars sur le tapis vert de la spéculation internationale pour briser l’échine du courageux serpent monétaire européen.

Voilà qui doit faire dans les chaumières occidentales un effet sur lequel Jean Kahn et Jean-P. Pierre-Bloch devraient s’interroger.

Une fable hénaurme

Mais apparemment aucune institution de contrôle de la pensée et de l’information ne paraît pressée de se demander pourquoi l’on a décidé de faire avaler aux « peuples les plus spirituels du monde » cette lubie hénaurme selon laquelle un homme, un seul, serait en mesure de mettre en danger la puissance financière de l’Europe (potentiellement supérieure à celle des Etats-Unis, on nous le répète depuis trente ans) et ce, simplement en jetant sur le marché la totalité de ses réserves personnelles, qui n’atteignent pas la moitié du fruit du dernier emprunt Balladur, et dont le montant est à peine égal au centième de la totalité des flux financiers qui CHAQUE JOUR affectent la planète.

Franchement, jamais on n’a pris aussi ouvertement les Français pour des imbéciles.

D’autant que, dans le même temps, les mêmes médias tiennent sur la même crise un discours radicalement oppose au premier. D’un côté, on désigne comme l’auteur de nos malheurs ce damné "juif-hongrois" à nationalité variable ; de l’autre on désigne comme responsables de la crise « la résurgence des nationalismes » (Le Figaro) ou les « fanatiques nationalistes » (Jean-François Poncet).

Il faudrait tout de même s’entendre.

Une fois de plus, le coupable se dénonce lui-même par l’abondance de ses lamentations. A l’évidence, comme le répète, sans être plus entendu que son modèle, cette moderne Cassandre qu’est devenu le Prix Nobel d’économie, Maurice Allais, la crise n’est ni conjoncturelle, ni passagère ni imputable à quelque gnome malfaisant de la haute finance ou à quelque "B.B.B." (banquier boche borné) refusant de baisser ses taux d’intérêt, elle est structurelle et elle débouchera inévitablement à plus ou moins long terme sur ce que le Prix Nobel n’hésite pas à qualifier de « désastre ». Et cette crise, a confié le savant à Libération est « fondée sur une désinformation gigantesque, animée, nourrie, entretenue, incroyablement orchestrée par des intérêts financiers dont les gouvernements devraient rechercher l’origine... » En d’autres termes, le responsable est le libre échangisme sans frein, le libéralisme économique échevelé, le « prétendu libéralisme » et surtout ce système délirant qui permet « d’acheter sans argent et de vendre sans biens ».

Reste à savoir qui contrôle tout cela en même temps que la presse.

Vaste programme comme disait l’autre.

Serge de Beketch
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