Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 11 du 5 août 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Patrice Ordas ou l’Arcoat fidèle
par Anne Bernet

S’il est des vertus que notre fin de siècle ne pardonne pas, ce sont à coup sûr le courage, la franchise et le talent. Voilà précisément pourquoi Patrice Ordas, qui était l’un des romanciers les plus brillants et les plus prometteurs de ces dernières années, s’est vu voué aux ténèbres extérieures par un éditeur qui ne le méritait pas, oublié de la critique et ignoré du public. On a toujours tort de vouloir donner des perles aux pourceaux...

Patrice Ordas aura donc écrit deux livres merveilleux, inoubliables, n’aura pas publié le troisième volume qui en était la suite et le dénouement logique, aura abandonné la fresque qu’il projetait de consacrer à l’agonie de la Russie blanche... Ceux, trop rares, qui ont eu le privilège et le bonheur de lire ses romans, enragent ; car ils savent précisément ce dont on les a privés.

"Qui trop embrasse mal étreint !" dit-on. Ordas fait mentir le proverbe. Professeur aux beaux-arts et dessinateur fort doué, illustrateur de bandes dessinées, musicien, il s’était, dès son premier essai, révélé également écrivain. On comprendra qu’il ait suscité des jalousies...

Breton, et fier de l’être

Hormis ses multiples dons, Ordas se définit d’un mot, d’un seul : Breton, et fier de l’être. Breton à la mode d’autrefois, Breton comme on l’était il y a deux cents ans. « Moi aussi, j’aurais emmanché ma faux à rebours en 93 », dit-il... Et il n’y a pas lieu d’en douter un seul instant. Les siens chouannèrent avec Monsieur de Boishardy et quand il était petit garçon, à l’aube des années 60, sa grand-mère, quand il n’était pas sage, le menaçait « d’appeler les Bleus »... On ne fait pas d’excellents républicains avec ce genre d’éducation.

On ne s’étonnera pas excessivement d’apprendre qu’il ne célèbre pas le 14 juillet, « date de l’assassinat de M. de Launay par une bande de pignoufs ivres-morts... », qu’il rêve de créer un musée de la chouannerie, et qu’il parle des généraux des armées catholiques et royales comme s’il les avait connus.

Dans ces conditions, Ordas ne pouvait que déplaire ; c’est, à notre époque, la preuve d’une haute valeur.

Une oeuvre enracinée dans l’Histoire

Voilà amplement de quoi nourrir une oeuvre littéraire enracinée dans un terroir, dans l’Histoire et dans un désir aristocratique de célébrer l’honneur, le courage, le devoir, et de rappeler qu’il y a un héroïsme quotidien à s’efforcer de vivre en honnête homme.

Tout cela se résume à travers son héros, Alain de Ker-Ys : la Ville d’Ys, le rêve englouti sous les flots, inaccessible, jusqu’au jugement dernier, et dont les clochers noyés pleurent le passé évanoui.

L’univers chevaleresque, dont Alain de Ker-Ys est l’héritier et le défenseur, a-t-il encore une réalité en cette année 1774 où commencent ses aventures ? Le gentilhomme aura tout l’amer loisir de se convaincre du contraire. S’il s’obstine à croire que les seules raisons d’être de la noblesse sont « d’obéir au Roi, de protéger ses gens et de défendre le Royaume sous le regard de Dieu », combien de ses pairs ont déjà abdiqué leurs devoirs ?

"Les griffes de l’hermine" et "Les moissons du Nouveau-Monde" sont-elles autre chose que le cheminement révolté d’Alain vers cette certitude qu’il livre un combat perdu d’avance, mais, qu’il convient de le mener jusqu’au bout.

C’est-à-dire, pour lui, jusqu’à l’aube sanglante du 23 décembre 1793, dans les marais de Savenay.

« Il n’avait que vingt-deux ans quand il avait pris sur son honneur les charges que lui imposait son tortil et depuis, personne ne pouvait prétendre l’avoir vu faillir. »

Ne pas faillir, pour un hobereau de basse-Bretagne, aux derniers mois du règne de Louis XV, cela signifie défendre les intérêts du Duché mais également être prêt à mourir de la variole en veillant le Bien-Aimé à l’agonie ; servir le roi et refuser les exactions de ceux qui prétendent abusivement le représenter dans la plus frondeuse de ses provinces.

Cela signifie être déchiré entre un manoir misérable que l’on défend, au risque d’en mourir, contre les loups et contre les brigands, et un rêve fou d’Amérique et de liberté...

Cela signifie la lente métamorphose d’un jeune homme pacifique en guerrier, sans jamais ménager ni son sang ni ses larmes. Alain de Ker-Ys n’est pas parfait : il crève d’orgueil, de cette fierté douloureuse des pauvres titrés qui n’ont rien que leur honneur ; mais « le jour où l’orgueil sera tenu pour un péché en Bretagne n’est pas levé... »

La pitié fait injure à ceux auxquels on la destine

Dur avec lui-même, il lui arrive de le devenir avec les autres, et d’en porter le poids de solitude, car « les Bretons connaissent la pitié mais il préfèrent l’ignorer. Elle fait injure à ceux auxquels on la destine. »

Ker-Ys est pétri de contradictions avec sa foi de granit pas toujours très orthodoxe, ses emportements et ses faiblesses qui l’humilient, ses tendresses intraverties, ses pudeurs maladroites. C’est ainsi qu’il acquiert une personnalité et une vie propres, qui entraînent le lecteur.

On tremble et l’on s’émeut ; car les épreuves et les malheurs s’abattent en grêle sur le manoir de Gwenn-Minel près de Lannuon, que les Gallois nomment Lannion.

Contre les pirates et contre les Godons, contre les fauves et contre les gendarmes, contre les gueux et contre les nobles, et d’abord contre lui-même, qu’il aura de batailles à soutenir, Ker-Ys...

Un Breton sert, mais ne s’abaisse point

A côté d’Alain de Ker-Ys, Ordas a recréé tout un univers, tout un village breton de la fin du XVIIIe siècle, avec son recteur et sa "Groac’h", à la fois sage-femme, ensevelisseuse, guérisseuse et sorcière ; avec Glaoud ar Skanv, archétype du Breton qui se donne et ne se vend pas, qui sert, en égal et une fois pour toutes, mais ne s’abaisse point, toujours fidèle, noble ou manant (et la différence n’était pas grande au pays des hermines), à la devise de la duchesse Anne : « Plutôt mourir que me salir ! » Avec ses grands valets, ses hobereaux, ses filles perdues et ses veuves silencieuses. Tout un monde de passions et d’angoisses, d’amour et de révolte, et de fidélité totale.

Grand connaisseur de la Légende de la Mort d’Anatole Le Braz, Patrice Ordas a su lui emprunter ses présages, ses signes de l’invisible et ses communications avec l’Au-delà.

Mais là où Le Braz ne croyait pas à ses contes, Ordas sait admettre l’irrationnel. Qu’il les écrive ou qu’il les raconte de vive voix, ses histoires de fantômes et d’intersignes donnent froid dans le dos.

Souvenez-vous des Bretons

Aussi "Les signes du destin", le seul de ses ouvrages encore disponible en librairie, et qui est un dictionnaire des superstitions et des présages, est-il d’abord un extraordinaire recueil, où ne manquent ni le bon sens ni l’humour comme en témoigne le choix de cette sympathique malédiction marocaine : « Que toutes tes dents tombent, excepté celles qui te font mal ! »

« Bezit sonch eus ar Vretonet ! » s’écrie Jean-Marie de Ker-Ys en évoquant la mort de son père et le martyre de l’ouest sous les sabres républicains.

Oui "souvenez-vous des Bretons !"

Patrice Ordas prouve assez qu’ils n’ont pas démérité.


Hermé éditeur
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