Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 13 du 16 septembre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Beaumarchais ou le gamin de Paris
par Anne Bernet

Pour bien faire, il ne faudrait jamais juger d’un homme, ou d’un épisode historique, à la lumière des événements ultérieurs que nous connaissons mais que, bien évidemment, ne pouvaient deviner les contemporains. Ainsi s’acharne-t-on, depuis deux siècles, à lire le théâtre de Beaumarchais et à l’interpréter à la lumière (si l’on ose dire...) de la Révolution, S’est-on suffisamment gaussé du Roi, de la Reine, des Princes et de la Cour qui se divertissaient de ce qui allait les perdre ! Or, les charges et les satires du "barbier" ou du "mariage" existent, mais demeurent du domaine classique. « Les gentilshommes qui ne se sont donné de la peine de naître » sont-ils autre chose que le "Dom Juan" de Molière, « le grand seigneur méchant homme » ? Faut-il alors faire du comédien-auteur de Louis XVI un révolutionnaire qui se serait ignoré ? Ou se demander si Pierre-Augustin Caron, sieur de Beaumarchais, ne s’est pas borné à saisir, en vrai Parisien qu’il était, quelque chose de l’air de la capitale vers 1780 ? Beaumarchais n’a pas provoqué la Révolution ; et la seule faute de Louis XVI et de ses proches est de n’avoir pas saisi, sous les bouffonneries, une fermentation sourde dont l’homme de lettres n’était qu’un interprète.

Jean-Baptiste Poquelin était le fils d’un maître tapissier ; né en 1732, Pierre-Augustin Caron est celui de l’horloger de la rue Saint-Denis.

Même si, par la faute d’un prêtre qui l’a frotté aux humanités, Pierre-Augustin rêve d’un autre destin, la boutique paternelle l’attend. A treize ans, on l’inscrit à l’école d’horlogerie, à vingt, il est devenu un prodigieux expert en son art, inventeur d’un mécanisme qui permet de miniaturiser les montres, jusqu’à les enfermer dans le chaton d’une bague. Un faquin lui vole le procédé de fabrication, prétend exploiter le brevet à la place du jeune homme ; c’est méconnaître l’intelligence et l’opiniâtreté de Pierre-Augustin. Il plaidera si éloquemment sa cause que justice lui sera rendue. Ici commence son ascension, sinon sa fortune, qui sera toujours volage.

Séduisant, habile, il s’introduit à la Cour

Beau, séduisant, spirituel, remarquable musicien, le fils Caron ne tarde pas à défrayer la chronique mondaine et galante, à s’introduire à Versailles, à y gagner la confiance à la fois de la marquise de Pompadour et de Mesdames, filles du Roi, doublet qui en dit long sur les habiletés de ce garçon... Il est l’horloger de la Cour, et le professeur de harpe de Madame Victoire.

Il conforte son succès en épousant une jeune veuve qui lui apporte en dot la charge de son défunt époux, et la terre de Beaumarchais. Dont le fils Caron s’empresse d’adopter le nom avant qu’une savonnette à vilain l’anoblisse. En 1768, prématurément veuf, il se remarie ; cette seconde épouse meurt en couches. Le nouveau M. de Beaumarchais est bien à plaindre : ses deux femmes, riches, l’étaient de biens viagers... L’inconsolable n’a plus que ses yeux pour pleurer...

Ses succès font des jaloux

Il n’empêche ! S’étonnant qu’il ne puisse conserver ses compagnes plus d’un an, quelques mauvais plaisants l’accusent de les empoisonner. C’est que le sieur de Beaumarchais et ses succès font des jaloux. Moquant ses origines populaires et son premier métier, un gentilhomme lui tend un jour sa montre, réclame une consultation : elle ne fonctionne plus. Pierre-Augustin prend l’oignon, le palpe avec le plus grand sérieux et le laisse choir et se briser à ses pieds...

« Ah, monsieur ! je suis devenu bien maladroit ! »

Insolence qu’il peut s’autoriser ; il est l’un des précieux agents du Secret du Roi...

Espion, trafiquant d’armes, avec la complicité de la Couronne au profit des "Insurgents" d’Amérique, Beaumarchais est tout cela. Il est aussi un enragé plaideur que ses procès finissent par faire emprisonner ; il aggrave son cas en tentant de corrompre la femme du juge... Mais parvient à mener tel tapage que ses protecteurs le tirent d’embarras et que le magistrat amateur d’épices n’a plus qu’à vendre sa charge...

L’extraordinaire, avec ce diable d’homme, c’est que, faisant mille besognes à la fois, sans cesse par monts et par vaux, il parvient cependant a écrire.

En fait, Beaumarchais s’est risqué à ce métier dès 1766, il avait alors trente-quatre ans. Sa première tentative théâtrale, "Eugénie", a été sans lendemain. Il faudra attendre 1775, les expériences et quelques rancoeurs amassées au cours des ans pour qu’il risque un second essai, mais quel essai ! Ce sera "Le Barbier de Séville". Dix ans plus tôt, Beaumarchais a visité l’Espagne, où il s’est un peu livré à l’espionnage commercial au profit de la France. C’est tout naturellement qu’il y situe son intrigue ; il n’est pas le premier à s’enticher de guitares et de mantilles. Est-il Figaro, c’est-à-dire une déformation de "Fi’Caron", le fils Caron ? Cela va de soi mais il est aussi le comte Almaviva.

Figaro rêve qu’il est le fils d’un grand seigneur

Il ne faut point se méprendre sur le caractère de Beaumarchais. Les révolutionnaires de 89 rêveront de supprimer la noblesse et les privilèges ; lui ne veut qu’en faire un jour partie. C’est ainsi que l’Ancien Régime se sera, durant des siècles, rallié les élites bourgeoises. Ce n’est pas pour rien que Figaro, enfant enlevé par des Bohémiens, rêve qu’il est le fils d’un grand seigneur. Et sa déception est amère lorsqu’il se découvre né des triviales amours du docteur Bartolo et de la duègne Marceline... Beaumarchais, protégé de Louis XV, des princesses, des favorites, de Marie-Antoinette et du comte d’Artois, n’envisage pas de saper une monarchie qui l’adule...

Il brocarde Almaviva, mais il l’admire. La critique a voulu dresser le maître et le valet l’un contre l’autre, mais ils sont complices dès le début, et resteront amis, quoi qu’il arrive. Au fond, est-ce vraiment la vertu de sa fiancée Suzanne que défend Figaro, lorsque le comte semble la convoiter ? Ou l’amour, inentamé mais qui ne s’exprime plus, d’Almaviva pour Rosine, qu’il a tant aimée et que trois ans de mariage ont transformée en étrangère ?

Les maîtres sont-ils dignes d’être des valets ?

On est bien obligé de se rallier à cette opinion si l’on découvre le dernier volet, fort oublié, de la trilogie, "La Mère coupable". Car Rosine, finalement, se sera donnée à Chérubin et aura fait endosser le bâtard à l’infortuné Almaviva. Chérubin est mort, Rosine se repent depuis vingt ans de son adultère d’une nuit mais Almaviva, qui adore toujours sa femme, souffre...

Et Figaro ne pense qu’à rendre le bonheur à son maître. "La Mère coupable" a pour cadre le Paris de la Révolution et son moindre paradoxe n’est pas d’entendre Figaro se plaindre de devoir appeler le comte "Monsieur" et non plus "Monseigneur". C’est le valet qui, dans l’affaire, se sent "diminué"...

Beaumarchais n’a jamais voulu remettre la noblesse en cause ; il désirait bien trop en faire partie ! Ses critiques étaient celles d’un homme de théâtre, et né sur le pavé parisien. Il y a de la fronde dans la réplique de Figaro : « Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ? » ; et dans ses définitions de l’homme de cour, définitions dont Almaviva rétorque qu’elles visent plus les intrigants que les courtisans ou les ministres, c’est vrai. Mais que dire du portrait vitriolé du docteur Bartolo, la médecine étant « un art dont le soleil s’honore d’éclairer les succès », « et dont la terre s’empresse de couvrir les bévues ! » Et du fameux air de la calomnie, ou de la charge contre les critiques littéraires ? Ce n’est pas la Révolution qui souffle dans le théâtre de Beaumarchais, c’est l’esprit français et aristocratique. Quand la Révolution viendra, elle s’empressera d’emprisonner le père de Figaro, qui échappera de justesse aux Massacres de septembre. Et les larmoiements républicains et patriotiques de commande de "La Mère coupable" sont la démonstration que les vertus de 89 ne convenaient pas au style de l’auteur.

La chute de Robespierre sauvera Madame (la troisième...) et Mademoiselle de Beaumarchais, promises à la guillotine, et permettra à Pierre-Augustin, émigré, de rentrer en France. Il mourra subitement en 1799. Il n’était point fait pour un autre temps que le XVIIIe, insouciant qui proclamait « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer... »


Presses-Pocket vient de rééditer la "Trilogie espagnole", complétée d’un fort dossier et d’un cahier d’illustrations.
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