Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 14 du 25 septembre 1993 - p. 11
L’Histoire à l’endroit
L’éternelle question kurde
par Bernard Lugan

Les enlèvements de touristes en Turquie ainsi que les manifestations, les attentats et les campagnes de presse à travers le monde ont remis sur le devant de la scène internationale une question kurde qui n’a jamais cessé d’être posée depuis des siècles.

C’est en Turquie que les "séparatistes" kurdes sont le plus actifs. Dans la décennie 1960-1970, le colonel Turkos, important dirigeant nationaliste turc, résumait ainsi le problème : « Que les Kurdes s’adressent aux Nations Unies pour leur trouver une patrie en Afrique. Sinon, qu’ils demandent de nos nouvelles aux Arméniens ! »

De fait, régulièrement massacrés par les forces d’Ankara, les Kurdes de Turquie ne furent guère soutenus par l’opinion internationale. Le contexte de guerre froide ne s’y prêtait d’ailleurs pas puisque la Turquie était l’alliée de l’Occident alors que les Kurdes étaient soutenus par Moscou.

Depuis, la situation locale n’a guère changé ; la Turquie, alliée privilégiée des USA, est l’objet de toutes les faveurs américaines, phénomène qui s’est encore accentué à l’occasion de la Guerre du Golfe.

Le Kurdistan, c’est-à-dire l’ensemble des territoires sur lesquels vivent des populations kurdes, est vaste comme la France et peuplé par un peu plus de 25 millions d’habitants. Mais le Kurdistan, qui historiquement n’a jamais existé, est éclaté en quatre morceaux principaux rattachés à la Turquie, à l’Irak, à l’Iran et à la Syrie.

En Turquie, les Kurdes représentent plus de 20 % de l’ensemble de la population et occupent 30 % de la superficie du pays. En Irak, ils constituent environ 20 % de la population totale et résident sur moins de 20 % de la superficie du pays. En Iran, ils sont un peu plus de 10 % sur 8 % du pays. En Syrie, ils occupent environ 3 % du territoire et ils constituent à peine 3 % de la population d’ensemble.

La langue kurde est d’origine indo-européenne. Elle est écrite depuis le XIIe siècle. Les Kurdes sont probablement les héritiers des Mèdes, "descendus" depuis le nord de l’Europe 800 ans avant notre ère et qui mirent à bas la puissance assyrienne en prenant Ninive vers 612 av. JC. Ils fondèrent un puissant mais éphémère royaume puis furent écrasés par les Perses au VIe siècle av. JC.

Ils furent islamisés dès le VIIIe siècle. Ce sont des sunnites. Historiquement, les Kurdes ont toujours été "répartis" entre plusieurs états. Ainsi au XVIIe siècle, quand les empires ottoman et perse se partagèrent le Kurdistan.

Après la guerre de 1914-1918, quand l’Empire ottoman fut démembré et quand les Britanniques s’installèrent au Moyen-Orient, trois accords internationaux aboutirent à une nouvelle distribution territoriale des Kurdes de l’ancien Empire ottoman entre la Turquie, l’Irak et la Syrie.

Au lendemain de la première guerre mondiale, les Kurdes de la région de Mossoul tentèrent, avec l’appui britannique, de se constituer en Etat. Mais, bientôt, Londres mit un terme à cette tentative.

Le Traité de Sèvres, signé en août 1920, prévoyait l’autonomie pour les Kurdes de Turquie, ce qui aurait naturellement abouti à l’éclatement du pays. Aussi les Puissances revinrent-elles sur cet engagement en rédigeant le Traité de Lausanne. Signé en 1923, il corrigeait le Traité de Sèvres, gommant toute référence au "peuple kurde".

Au début de l’année 1946, une nouvelle et éphémère tentative vit le jour quand, dans le nord de l’Iran, les Soviétiques aidèrent à la proclamation d’une république kurde adossée à leur frontière.

Rapidement écrasée, cette république kurde fut la dernière tentative sérieuse visant à donner aux Kurdes un territoire sur lequel ils pourraient vivre selon leurs lois. Les survivants se réfugièrent en URSS avec Mustapha Barzani, leur célèbre chef militaire. C’est à partir de ce moment-là que le mouvement kurde fut considéré comme un instrument soviétique. Dans le contexte de la guerre froide, les Kurdes devenaient donc automatiquement des ennemis de l’Occident.

Les Kurdes revendiquent leur autonomie, mais les quatre Etats entre lesquels ils sont répartis ne peuvent l’accepter sans risquer l’éclatement. Si la nation kurde existe bel et bien, la création d’un Etat kurde impliquerait de démembrer quatre des principaux Etats du Moyen-Orient.

Sommaire - Haut de page