Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 14 du 25 septembre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Alain Gerbault, un lavallois en Polynésie
par Anne Bernet

Il y aura cent ans le 17 novembre prochain que naissait, en l’hôtel particulier de sa famille, place de Hercé à Laval, Alain Gerbault. Longtemps, le personnage a dérangé. Si brillant, si doué, si audacieux, si célèbre aussi qu’il fallait bien tolérer son franc-parler, et ses opinions politiques... Encore les lui fit-on payer chaque fois que l’occasion s’en présenta.

Aujourd’hui, il est de bon ton de célébrer le sportif, le navigateur solitaire, et d’oublier les aspects "gênants" de sa vie. Or, ils sont indissociables. Alun Gerbault champion de tennis, Alain Gerbault premier à traverser l’Atlantique en solitaire, ne s’expliquent que par un Gerbault patriote, royaliste et écrivain, lancé dans une défense désespérée de la Polynésie française.

Gerbault naît d’un père mayennais et d’une mère angevine, tous deux royalistes comme des blasons fleurdelysés... De tout l’héritage familial, le sentiment monarchiste sera le seul bien qu’Alain n’abandonnera jamais. Cela va de pair avec cette terrible hérédité rebelle des Mainiaux, capable parfois de les jeter, contre vents et marées, au secours d’idées ou de valeurs qu’ils ont élues et qu’ils ne savent pas renier sous couvert d’opportunisme ou de convenances mondaines...

Les Gerbault sont riches, ce qui leur permet quelques fantaisies et extravagances. Le jeune Alain, s’il est le meilleur élève de sa classe au collège de l’Immaculée Conception, préfère aux études les courts de tennis de Dinard, et le bateau de son père. Il rêve déjà d’une vie de dilettante, de préférence à la direction de l’entreprise paternelle...

1905 lui apporte une première et cruelle désillusion, avec la mort prématurée de son père. Décès bientôt suivi d’un internat parisien où l’adolescent en pleine révolte se consacre entièrement à ses études, mais prend une certaine forme de religion en horreur. Il quittera Stanislas brillant angliciste mais mauvais catholique.

Nationaliste à tous crins, ils s’engage

La guerre le cueille quand il entame des études d’ingénieur. Sympathisant de l’Action française, nationaliste à tous crins, le jeune homme abandonne ses livres, devance l’appel, s’engage. Il ne veut rien faire à moitié, choisit les premières escadrilles de la Chasse. Il tombe gravement malade ; à peine convalescent il reprend l’entraînement ; la naissante légende de Guynemer, qui fut à Stan’ et qui est son cadet, le hante. Alain voudrait faire aussi bien... Depuis l’enfance, il est ainsi : tout essayer et vouloir partout être le premier ou le meilleur. L’acharnement de Gerbault pilote de chasse, risque-tout, as modeste, s’explique aussi par une secrète douleur. En se dévouant inlassablement au chevet des blessés, Mme Gerbault a pris la diphtérie ; elle en est morte avant même que ses fils aient pu être avertis. Le jeune pilote, qui attaque seul trois Allemands en patrouille, veut conjurer dans les airs cette détresse qu’il confie à sa cousine : « De retour à terre, je ne suis plus, hélas, qu’un enfant qui a perdu sa mère... » Il tente aussi d’oublier en s’absorbant dans des livres qui auront sur son avenir une influence déterminante : Jack London, Melville et Conrad.

Les émotions de la chasse aérienne

La victoire le laisse désabusé, orphelin, navré. Il abandonne ses études, alors que s’offre (il y a eu tant de morts parmi les promotions précédentes...) une possibilité d’intégrer Polytechnique. « Je ne pourrai jamais avoir une existence sédentaire après avoir connu les émotions inoubliables de la chasse aérienne ».

Il se consacre un temps au tennis, entame une exceptionnelle carrière, manque le championnat du monde, en finale... Un jour de 1921, sur un coup de tête, il achète un bateau mal fichu, vieillot, étroit, le "Firecrest".

C’est sur cette coquille de noix que Gerbault, qui n’a de la voile aucune expérience sinon un peu de plaisance autrefois entre Dinard et les Iles anglo-normandes, a l’idée insensée de gagner, seul, l’Amérique. Une telle folie qu’il n’ose pas en parler... Il mettra cent un jours à rallier New York depuis Gibraltar. Dans l’intervalle, il aura manqué mourir de soif, sera tombé à la mer, n’aura évité la noyade que par une espèce de miracle, et grâce à ses réflexes et à ses muscles d’acier de champion de tennis...

Malgré tout, l’improbable se produit : ce désenchanté s’est trouvé une raison d’être. « Je me sentais chez moi sur l’océan. ». « A peine arrivé, je ne songeais qu’à repartir ! » La presse et l’édition, aux USA et en France, s’emparent de l’aventure et du héros. Paraît un récit haletant, "Seul à travers l’Atlantique". Les marins ricanent parce que Gerbault ignore le vocabulaire maritime, lui décernent « le record de la lenteur » ! Qu’importe ! Le livre se vend par dizaines de milliers d’exemplaires. Les droits d’auteur, arrivant quand l’usine familiale fait faillite, lui donnent de quoi repartir : vers la Polynésie, cette fois. Gerbault va enfin rencontrer son destin, son enfer et son paradis.

L’administration coloniale est en train de tuer la civilisation

En 1925, il aborde à Mangaréva où les indigènes pensent que ce "Popa’a" (ce Blanc) doit être un peu fou. Lui, il a le coup de foudre, avant que la suite de son périple, et l’escale aux Marquises, ne lui révèlent la vérité : l’administration coloniale républicaine est en train de tuer la civilisation et les traditions polynésiennes, et, surtout, par des exigences ridicules, de favoriser la détérioration de l’état sanitaire dans les îles, et l’alcoolisme...

Gerbault a le sentiment d’être témoin d’un génocide planifié par bêtise et ignorance... Son sang ne fait qu’un tour. Il se voue à la défense des indigènes. Pour la presse en France, exception faite de Daudet et de l’Action Française qui soutiendront « ce jeune géant », Gerbault est un fou. N’a-t-il pas l’insolence de répondre à un journaliste qui lui demandait comment il avait pu vivre parmi les sauvages après avoir quitté New York : « Depuis New York, Monsieur, je n’avais pas rencontré un seul sauvage ! »

Il est témoin d’un génocide planifié

N’ose-t-il pas écrire des réflexions aussi critiques que : « L’homme moderne, sorti de son travail, ne cherche qu’à faire du bruit et à s’étourdir. » Mythe du bon sauvage hérité du XVIIe à travers Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ? Ce serait trop simple ! Les administrateurs coloniaux ne se méprennent pas : ce va-nu-pieds, qui proclame son attachement à la monarchie française et à la personne du comte de Paris, donne dans ses livres une étude fortement politisée. N’a-t-il pas le toupet, alors que le gouverneur de Papeete l’attend en vain, de passer sous ses fenêtres pour aller présenter ses très respectueux hommages à Ranau, la vieille reine déchue de Tahiti ? Il explique froidement dans "Un Paradis se meurt" que l’erreur la plus grave de la République en Polynésie fut de déposer les souverains héréditaires au lieu de se les attacher... Reconnaissante, Ranau lui enseigne le tahitien aristocratique et lui conte les légendes et l’histoire de son peuple. Gerbault écoute et note, fasciné. A côté de ses diatribes fracassantes contre l’administration, ses descriptions éblouies de ces paradis terrestres que sont les Marquises ou Bora Bora ont peu d’importance. Pour Gerbault, la beauté cache mal la détresse des îliens... C’est eux qu’il défend et protège. A Wallis, les habitants conquis, veulent le faire roi... A ce jeu, Alain se fait beaucoup d’ennemis... En métropole aussi, où on ne lui pardonne pas de répondre à un financier qui propose de l’aider : « Monsieur, un marin français n’est pas à vendre ! », et à une célébrité du tout-Dauville voulant savoir s’il possède une baignoire à bord : « Madame, je ne me lave jamais ! » Ses livres sont de plus en plus offensifs, de plus en plus agressifs, de plus en plus critiques. Gerbault n’est pas un grand écrivain, c’est un combattant. Comme tel, les autorités anglaises, informées de ses opinions d’AF et de son soutien au maréchal Pétain, le surveillent à partir de 1940. On ne peut toutefois le soupçonner d’anglophobie. Cela le sauve. Il s’éteint tristement dans l’îlot hollandais de Timor en décembre 1941. En 1947, la IVe République, consciente qu’il serait honteux de laisser la dépouille de ce Français exemplaire reposer en terre étrangère, le rapatrie à Bora-Bora, sa patrie d’élection ; Gerbault retrouve enfin ce peuple qu’il avait aimé...

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