Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 14 du 25 septembre 1993 - p. 22
Un jour
26 septembre 1783 - Première du "Mariage"

Ce soir du 26 septembre 1783, la maison des champs de M. le comte de Vaudreuil est une annexe du Théâtre français : devant monseigneur d’Artois, le plus jeune frère de Louis XVI et une foule de courtisans va s’y jouer "Le Mariage de Figaro", une comédie de Beaumarchais jusqu’alors interdite... Obtenir l’autorisation du spectacle n’avait point été une mince affaire. Le roi s’était montré catégorique.

Après qu’un jour de 1781 Mme Campan, la première femme de chambre de la reine, lui eut lu "Le Mariage", il avait tranché : « Cela ne sera jamais joué (...). Cet homme (Beaumarchais) se (moque) de tout ce qu’il faut respecter dans le gouvernement » ; et, quoique l’oeuvre eût amusé Marie-Antoinette, le Prince l’avait fait mettre à l’index.

« De belle figure ouverte, spirituelle, un peu hardie peut-être », Beaumarchais, drôle, à la fois insolent et obséquieux, plaisait à la haute aristocratie. Il utilisa la chose, s’en fut déclamer la pièce hors-la-loi de salon en salon. Très adroite manoeuvre ! "Le Mariage" conquit vite ducs et duchesses, lesquels, tous, bientôt, fredonnèrent la romance de Chérubin, abominèrent le comte Almaviva, miroir de leur Ordre pourtant, raffolèrent de Rosine, de Suzanne, et, inconscients de la charge explosive qu’elles véhiculaient, gratifièrent de bravos enthousiastes les cinglantes répliques de Figaro : « Parce que vous êtes grand seigneur, vous croyez être un grand génie », « Vous vous êtes donné la peine de naître, rien de plus »...

Des mois et des mois, les nobles oisons, soutenus par les philosophes, supplièrent Louis XVI de lever la mesure d’ostracisme. Inutilement. Enfin, excédé, le monarque agréa qu’à titre exceptionnel on interprétât "Le Mariage" chez M. de Vaudreuil. Les folles Perruques blanches et les beaux esprits creux avaient triomphé : le droit de scène permanent fut octroyé au "Mariage" le 27 avril 1784... Dans neuf ans, Figaro allait coiffer le bonnet rouge, et le comte Almaviva mourir guillotiné...

Jean Silve de Ventavon
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