Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 14 du 25 septembre 1993 - p. 24
Histoire de France
Première croisade : pas même un succès d’estime pour les amateurs
par Aramis

Ce n’est déjà pas drôle d’être jeune, pauvre, orphelin et handicapé. Mais si cela se passe au XVIIe siècle, la cruauté de cette époque barbare remise immédiatement les dinosaures de Spielberg au rang de poupées gonflables. Cet incroyable pari, Christian Fechner vient de le réaliser dans une superproduction authentiquement française qui fera pâlir d’envie Hollywood. Son film "Le bâtard de Dieu" nous transporte en un temps où l’homme était beaucoup plus qu’un loup pour l’homme. Fechner, qui produisit "Les Elucubrations d’Antoine", était, il est vrai, tout désigné pour dénoncer le siècle de Lully. Son expérience partagée avec Claude Zidi et les Charlots (la série des Bidasses, c’est lui) conforte sa capacité à remettre fondamentalement en cause l’obscurantisme dans lequel La Fontaine et Molière s’épanouirent. Enfin, Fechner, à qui l’on doit le premier grand rôle du regretté Coluche sur nos écrans ("L’Aile ou la Cuisse"), mesure par son raffinement toute la vulgarité qui entoure Madame de Sévigné, Corneille ou Racine. Son film raconte les aventures de Justinien Trouvé, un enfant abandonné, affublé d’un nez en bois. Il renoue ainsi avec Pinocchio. Heureusement le look Agassi de son héros (bandeau dans la tignasse cracra) apporte une touche moderne et civilisatrice à cet univers peuplé de bourreaux, de sorcières, de moines scrofuleux et d’aristos décatis. Un régal.

H. Plumeau et R. Jacob

***

On s’ennuyait ferme sous l’Ancien Régime commençant. Pas de championnat de foot, ni de Tacotac, encore moins de Minitel rose. C’est alors que la clique seigneuro-cléricale inventa les Croisades. Les règles pour participer étaient simples. On s’attachait une croix de drap rouge sur la poitrine, mais il n’y avait pas de chiffre en-dessous comme sur les dossards du cross du Figaro, car peu nombreux étaient ceux qui savaient compter. Puis on s’élançait en direction de Jérusalem en criant : "Dieu le veut !". L’organisateur de ce raid s’appelait Pierre l’Ermite, il était moine. Un chevalier le secondait : Gautier Sans Avoir, ainsi nommé parce qu’il devait posséder un sérieux découvert bancaire. Ceci aurait dû mettre la puce à l’oreille des participants. Malheureusement, et nous l’avons dit, ils étaient incapable de lire et de compter, ce qui en faisait automatiquement des pauvres, incapables de s’intégrer.

On profita ignominieusement de leur crédulité d’amateurs. Ce fut la croisade des pauvres gens. Il y avait là beaucoup de femmes et d’enfants. Comme la Terre Sainte était très loin, le voyage fut très fatiguant. A chaque étape, dès l’approche d’une ville, les pauvres demandaient : "Est-ce là la ligne d’arrivée ?". "Tais-toi et marche !" répondaient les organisateurs.

Les abandons furent nombreux. Les rescapés de la montagne poursuivirent cependant jusqu’au moment où, victimes de l’absence d’entraînement, ce fut l’hécatombe. Par respect pour la dignité humaine les Sarrasins les achevèrent. Nul ne parvint au tombeau du Christ. Personne n’ayant atteint le terme de l’épreuve, les concurrents furent tous disqualifiés. La dure loi du sport avait frappé.

Si, de prime abord, une telle manifestation de masse suscitait d’emblée la sympathie, il en va tout autrement lorsque l’on en examine, avec attention, l’organisation et le règlement. A aucun moment, en effet, il n’est fait mention de barrières de sécurité ou du port du casque obligatoire. Le mystère le plus total plane sur les conditions du ravitaillement. La surveillance et le suivi médical n’apparaissent pas dans les rapports, laissant ainsi libre cours, par l’absence d’analyses d’urine, aux tentations de dopage. En creusant plus encore la question, on s’aperçoit que lesdits rapports ont eux-mêmes disparu ! De telles pratiques méritaient d’être sanctionnées par les plus hautes instances, il n’en fut rien. Car celles-ci désiraient camoufler le texte du règlement aux yeux des pauvres gens qui ne savaient pas lire (ni écrire, ni compter).

Sommaire - Haut de page