Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 15 du 7 octobre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Jean Racine : tragédie à Versailles
par Anne Bernet

Certains critiques ont prétendu que la langue française se prêtait mal à la poésie, qu’elle n’était pas assez musicale. A cette analyse n’existent que deux explications : ces gens étaient sourds, ou ils n’avaient pas lu Racine.

« Ariane, ma soeur, de quel amour blessé, / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée. »

« Dans l’Orient désert, quel devint mon ennui. »

« Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, / Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ? / Et que le jour commence et que le jour finisse / Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice. »

La langue racinienne atteint à la perfection ; elle a la pureté de lignes d’un temple grec, la transparence d’un cristal. Elle est absolue musicalité. Et, par miracle, dans ce dépouillement volontaire, elle parvient à traduire toutes les passions humaines : l’amour, la haine, la jalousie, le désir du meurtre, les sentiments maternels ou filiaux, l’abnégation, le désespoir, l’horreur.

On se demande alors comment un seul homme qui, à trente-quatre ans, âge auquel l’Académie française lui ouvrit ses portes, avait déjà écrit presque tous ses chefs-d’oeuvre, a pu parvenir à une si intime connaissance des âmes.

Trop souvent, Jean Racine demeure dans les mémoires comme le bourgeois enrichi, installé dans le mariage et les paternités, historiographe de Louis XIV qu’il devint, passée la quarantaine. Vouloir comprendre son théâtre en se fixant sur cette image, c’est se condamner à l’erreur. Racine a pu créer Andromaque ou Clytemnestre, mères déchirées dont la folie masculine prétend immoler les enfants, ou Agrippine, qu’aveugle sa passion pour son fils, parce que lui-même souffrait de n’avoir pas connu la sienne.

Il avait treize mois lorsque sa mère mourut. Il put décrire les transes de l’amour chez Phèdre, chez Hermione, Antiochus, Titus, Bérénice parce qu’il les vécut. En s’éprenant de la Du Parc, la jeune première de la troupe de Molière, Racine a su désespérément quel enfer pouvait être l’amour.

Un monstre et un assassin ?

Il put imaginer Hermione faisant assassiner Pyrrhus, Roxane livrant Bajazet au bourreau, parce qu’il savait précisément jusqu’à quel point de folie pouvait conduire un sentiment bafoué. Mademoiselle Du Parc mourra dans des conditions suspectes, après avoir sept ans partagé la vie de l’auteur prodige qui n’écrivait que pour elle. Sa famille accusa : Racine l’avait empoisonnée.

Et, depuis trois siècles, les biographes ne parviennent pas à le disculper de façon convaincante. Néron passant sur le corps de sa mère, et Titus sacrifiant la femme qu’il adore, Racine les comprenait aussi, lui qui, monstre d’ambition, trahit à son tour les messieurs de Port-Royal qui l’avaient élevé et protégé, puis Molière à qui il devait ses premiers succès. Car Racine est un monstre : méchant, sournois, sans honneur et sans parole. Il dénonce les jansénistes dans des pamphlets anonymes.

Il est compromis dans l’affaire la Voisin ; il abandonne Madame de Montespan afin de se rallier à la marquise de Maintenon. Toute la cour, et le Roi, le savent.

Et pourtant, le Roi et la cour pardonnent toujours au fils du greffier du grenier au sel de La Ferté-Milon.

Un reflet sublime et abject

Parce qu’il est prodigieux. Et aussi parce qu’il leur renvoie un certain reflet, à la fois sublime et abject, de ce qu’ils sont. Racine, qui ressemble étrangement au Roi, presque comme un sosie, ne l’épargne pas. Lorsqu’il écrit Bérénice, lorsqu’il fait dire à la princesse juive abandonnée au nom de la raison d’Etat : « Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez. », Louis XIV entend encore le cri désespéré de Marie Mancini, le fol amour de ses vingt ans : « Vous m’aimez, vous le dites ; vous pleurez et je pars. » Mais aussitôt, pour étouffer l’indignation de l’amante : « Eh bien, régnez, cruel ! Contentez votre gloire ! », Racine glisse le vers qui justifie l’implacable choix du Prince : « Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d’alarmes. » « Adieu, Seigneur. Régnez ! Je ne vous verrai plus. »

Titus n’est pas cruel et insensible : il est au contraire le plus malheureux du trio tragique de la pièce...

Courtisan jusqu’au désespoir

Courtisan, Racine ? Oui, jusqu’au bout des ongles, et qui se laisse mourir de désespoir en 1699 quand la faveur royale commence à se détourner de lui.

Courtisan, mais qui sait, comme Mme de La Fayette, flatter les puissants en les mettant en scène. Né en 1639, Racine est le cadet de Louis XIV d’un an ; ils ont trente ans ensemble. Racine est l’auteur tragique de toute sa génération.

Que l’on écoute le dialogue de Bérénice et d’Antiochus.

Ce n’est pas le roi de Comagène qui parle mais un jeune officier de la cour de France, amoureux de la Favorite... « Titus, pour mon malheur, vint, vous vit et vous plut. » Antiochus est l’archétype du gentilhomme courtois, discret, vaillant. Il est aussi le seul qui aime vraiment : Titus préfère Rome à sa maîtresse ; Bérénice voudrait que Titus soit différent de ce qu’il est. Seul Antiochus aime avec abnégation. Jusqu’à tenter de ramener son rival auprès de la femme qu’il adore... Parce que, depuis cinq ans, Antiochus a éprouvé mille morts d’être dédaigné, et qu’il ne supporte pas de voir pareillement souffrir Bérénice.

Comment un être aussi égoïste que Jean Racine a-t-il pu écrire le rôle d’Antiochus ?

Comment, lui, l’orphelin, met-il, sur les lèvres d’Andromaque, ces vers qui résument l’amour maternel poussé jusqu’à son extrême limite :

« Vous saurez quelque jour, Madame, pour un fils / Jusqu’où va notre amour. / Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite / En quels troubles extrêmes son intérêt nous jette, / Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter, / C’est le seul qui nous reste et qu’on veut nous l’ôter. »

Déments mais point haïssables

L’immense génie de Racine est de donner pareille humanité à des personnages aux antipodes de son propre caractère. Et de pouvoir ensuite donner la même vie aux déments qui hantent ses pièces, sans qu’ils soient pour autant haïssables.

Qui n’est pas saisi de pitié devant Hermione, amoureuse pour la première fois de sa vie, d’un homme qui se moque d’elle, la ridiculise publiquement, et qui hurle de douleur : « Je ne t’ai pas aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ? / J’ai dédaigné pour toi les voeux de tous nos princes. / Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces. / J’y suis encor, malgré tes infidélités / Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés. »

Et tandis qu’elle parle enfin, Pyrrhus ne pense qu’à cette Andromaque qui le hait... Et lorsque Oreste, à sa demande, tue l’infidèle, la fière Hermione a ce pathétique aveu qu’elle aimait Pyrrhus au point de le partager avec Andromaque : « Nous le verrions encore nous partager ses soins. / Il m’aimerait peut-être, il le feindrait du moins. »

La maladie dévorante de l’amour

Car, le maître mot de tout le théâtre de Racine, qu’il mette en scène des héros ou des monstres, c’est bien l’amour, d’autrui ou de soi-même. L’amour, qui est une maladie dévorante. « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. » dit Phèdre qui fait une analyse clinique des symptômes de la passion.

Racine le savait qui continua à vivre avec le fantôme de cette femme qu’il avait adorée et peut-être assassinée, qui continua à écrire pour elle bien après qu’elle fût morte.

Faut-il l’avouer : Racine, amoureux fou de sa tragédienne, et même criminel, est infiniment plus sympathique que Racine père de famille et confit on dévotion ? D’ailleurs, quand le diable se fit ermite, son génie disparut...

Sommaire - Haut de page