Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 16 du 15 octobre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
L’Ile-de-France illusoire de Marivaux
par Anne Bernet

S’il est sage de juger un homme à travers ses amitiés, ses amours et ses sympathies, connaître ses ennemis n’est pas moins intéressant. Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, personnage doux et paisible, parvint cependant à s’en faire beaucoup... Et ceux-là étaient des féroces : Voltaire, Diderot, et touts les philosophes de l’Encyclopédie... Que reprochaient-ils à Marivaux ? D’être léger où ils étaient lourds ; tendre où ils étaient méchants ; spirituel où ils étaient pontifiants ; drôle quand ils étaient sinistres. Qu’on ne se méprenne pas ! Ce sont là de terribles griefs. Marivaux et son théâtre incarnaient l’art de vivre de toute une société que les citoyens des Lumières utilisaient d’abondance mais haïssaient encore plus. Critiques, ils assassinèrent sans merci chaque pièce de cet auteur qui vivait dans ses rêves. Héritiers des encyclopédistes, les révolutionnaires firent mieux : ils envoyèrent à l’échafaud les héritiers des Araminte, des Dorante, des Philidor qui peuplaient le théâtre de Marivaux. Preuve cruelle que Pierre Carlet de Chamblain et ses héros étaient, sous les déguisements de la scène, la part la plus charmante de la civilisation française parvenue à son apogée.

Rien ne prédisposait particulièrement Marivaux à refléter le XVIIIe siècle. Il naquit à Paris en 1688, d’une famille de la noblesse de robe venue de Normandie prospérer dans la capitale. Il grandit au gré des promotions paternelles, promené de Riom à Limoges. Jeune homme et redevenu parisien, il s’inscrivit sans passion en faculté de Droit. Et préféra vite les grâces de la conversation de Mme de Tencin à celles de la jurisprudence. Que Pierre de Marivaux n’était pas un garçon sérieux, on en eut vite la preuve puisqu’il s’illustra à ses débuts littéraires par une série de pastiches plus irrévérencieux les uns que les autres : "Pharsamon ou les folies romanesques", qui moquait insolemment le roman d’aventures ; "L’Iliade travestie", puis le "Télémaque travesti", qui mettaient à mal l’Antiquité détestée de Pierre depuis les bancs du collège.

L’an 1720, M. de Marivaux, déjà âgé de trente-deux ans, s’avisa qu’il fallait devenir raisonnable. Il décida qu’il serait le successeur de Corneille et de Racine. Il écrivit une tragédie, "Annibal", que par protections ou par aberration, la Comédie-Française accepta... Ce fut le four ! Molière s’était longtemps obstiné dans ce que l’on nommait "le genre noble" ; Marivaux n’eut point cette fatuité. Au demeurant, il n’aimait guère les Grecs et les Romains, héros obligés de la tragédie. Avec une rare clairvoyance et une belle audace, l’auteur répudia tout à la fois le tragique et l’alexandrin. Monta en un rien de temps une petite chose pétillante comme une coupe de champagne, "Arlequin poli par l’amour", qu’il donna aux Italiens. Pendant près de vingt ans, Marivaux, ponctuellement, produisit des comédies évanescentes, délicieuses, rêveuses, insensées. Il en résumait lui-même l’argument. Dans la tragédie, l’amour est victime de circonstances extérieures, de devoirs, de malheurs contre lesquels, par honneur ou par fatalité, il est impuissant et désarmé ; mais, disait Marivaux : « Chez moi, l’amour n’est en querelle qu’avec lui-même et finit par être heureux malgré lui ! » En effet, les personnages de Marivaux sont les seuls obstacles à leur propre bonheur ; soit qu’ils se jugent trop rassis, trop froids pour succomber aux orages du coeur, soit qu’ils craignent, redoutent de se tromper dans leurs sentiments, dans le choix de leurs compagnons et de se condamner à un triste avenir.

Détesté par les philosophes

Il faut donc que leurs parents, leurs amis, leurs proches, voire leurs valets ou leurs soubrettes, les obligent à voir clair en eux-mêmes et à assumer leur bonne fortune. C’est peu... et c’est beaucoup ! Les contemporains philosophes détestèrent : cela donnait un reflet souriant et aimable d’une société qu’ils abominaient. Le grave XIXe n’y comprit pas grand-chose ; et le XXe voulut y trouver des intentions et des messages qui ne s’y trouvèrent jamais ! Songe-t-on qu’un producteur de télévision, tournant "La Double Inconstance", crut découvrir en cette féerie, cette pastorale, « la perversion de deux jeunes gens par des adultes désabusés » ! Il ne faut pas confondre le marivaudage avec "Les Liaisons dangereuses" ! Tout au contraire, "La Double Inconstance" est une espèce de conte de fées, de bergerie. Deux villageois, Arlequin et Silvia, s’aiment d’amour tendre, ou, plutôt, ils sont très jeunes et inexpérimentés, s’imaginent qu’ils s’aiment et s’aimeront toujours. Il en serait peut-être ainsi, mais le hasard s’en mêle. Chassant dans les parages, le Prince de ce pays d’opérette rencontre la fraîche paysanne et s’éprend d’elle. Rien que d’honorable à cela : les lois dynastiques l’y autorisant, il entend l’épouser. Sans savoir qui est ce beau garçon qui lui faisait la cour, Silvia commence, de son côté, à éprouver quelque sentiment pour lui ; qu’elle n’ose avouer, étant déjà fiancée à Arlequin... S’ensuit le rapt de la belle, ses larmes, les plaintes d’Arlequin abandonné. Avant que le Prince et la noble Flaminia parviennent, chacun de son côté, à se faire aimer des anciens tourtereaux, qui mesurent, à la force de leurs nouveaux sentiments, la légèreté des premiers. Comme l’avoue ingénument Silvia, elle aimait Arlequin parce qu’elle n’avait rien de mieux a portée de la main ! Inconstance, certes, et qui ne fait de peine à personne ! Mais où diable vient se nicher la perversion là-dedans ?!

Comme il n’existe guère d’endroits où les princes épousent des bergères, sans doute est-ce à "La Double Inconstance" que Marivaux doit sa réputation de rêveur sans prise sur le monde réel. Or, en dépit du romanesque et de l’imbroglio de ses intrigues, l’ensemble de son théâtre n’est point si fantaisiste et artificiel qu’on veut bien le prétendre.

Une fantaisie trompeuse

A moins, et c’est une autre vision du problème, de déclarer que cette aristocratie mise en scène dans ses châteaux à la campagne ou ses hôtels parisiens était elle-même totalement artificielle. Dans "Le Jeu de l’amour et du hasard", Silvia redoute de se marier parce qu’elle voit autour d’elle trop de femmes malheureuses en ménage. S’ensuivent trois portraits féroces de mauvais maris qui ne doivent pas grand-chose à la fantaisie. Dans "Les Sincères", la marquise, réputée pour son franc-parler, décrit les personnes qui sont venues la visiter ce jour-là. C’est digne de La Bruyère... Entre la demoiselle montée en graine qui vient enfin de se marier et prend des mines de couventine et le jeune fat imbu des agréments de sa personne, c’est criant de vérité. Et dans "Le Legs", n’est-il pas touchant et irritant à la fois, ce chevalier vieux garçon timide, qui n’ose se déclarer à sa voisine, une veuve impérieuse dont l’intelligence l’impressionne, parce qu’un testament l’oblige à épouser la demoiselle Hortense, amoureuse d’un autre, sous peine de lui verser deux cent mille francs sur l’hoir ? L’amour, l’avarice et la maladresse se rejoignent. En fait, Marivaux, si l’on oublie un instant ces échanges de costumes entre maîtres et serviteurs, ces amours qui se nourrissent de méprises et de rendez-vous furtifs, peint des tableautins de genre, des vignettes illustrant la vie de château sous Louis XV. Comment choisir un intendant ? La visite du notaire. Madame à sa toilette. L’invité malade. Il éclaire aussi les rapports familiaux sans se borner à des archétypes. Il y a un monde entre le père de Silvia et celui de Dorante, qui consentent à laisser leurs enfants se marier à leur gré, et la mère d’Angélique dans "L’Ecole des mères" qui, pour son bien, prétend marier sa fille de dix sept ans à un sexagénaire. Un monde aussi avec la mère d’Araminte dans "Les Fausses Confidences" qui veut encore régenter la maison de sa fille veuve.

Un univers gracieux

Images saisies au vol d’un univers disparu, telle est l’une des facettes de Marivaux. L’autre restant cette parfaite connaissance du coeur humain, héritage du Grand siècle psychologue. Marivaux savait jouer en maître des ressorts des âmes ; piquer la vanité ou l’ambition au moment propice pour dénouer les situations les plus inextricables. Et laisser croire cependant que tout pouvait s’arranger en ce bas monde où tout n’allait pas si mal.

Parce que la Révolution avait détruit cet univers gracieux, cette amitié entre maîtres et serviteurs, ces paysans débonnaires et prospères, les critiques ont déclaré qu’il n’avait jamais existé. C’est le dépit et le regret qui les faisaient parler.

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