Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 17 du 28 octobre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Alfred de Musset entre cour et jardin
par Anne Bernet

La critique littéraire est un métier plus dangereux qu’on ne le croit à l’ordinaire. Outre qu’autrefois elle valait parfois un duel avec l’auteur mécontent, elle risquait surtout, pour peu que vous ayiez manqué de flair, de vous couvrir de ridicule devant la postérité. Certain article paru en décembre 1830, signé d’un censeur qui se croyait éclairé, le démontre ; il rendait compte de la chute, à la première représentation, de "La Nuit Vénitienne", oeuvre d’un jeune débutant. Au milieu des sifflets et des lazzis du parterre, le journaliste prétendait avoir saisi au vol le nom de cet inconnu : « Musset... Un nom qui ne sortira jamais de son obscurité ! »

Pour bête et injuste qu’ait été cet article, il avait blessé jusqu’à l’âme l’écrivain néophyte. Ce garçon avait vingt ans, un génie précoce et des fragilités de sensitive. Il se jura que jamais plus il ne se retrouverait en situation d’être hué par des imbéciles.

Le destin d’Alfred de Musset a quelque chose de navrant, en ce qu’il incarne les plus belles promesses de la jeunesse trahies par la maturité et gaspillées à plaisir.

Un éternel adolescent

Alfred naquit à Paris en 1810, d’une famille ralliée au gouvernement impérial mais qui gardait les façons et les grâces du siècle précédent. Ses parents et son oncle l’élevèrent comme un enfant du règne de Louis XV et formèrent son goût en lui faisant lire Crébillon et Marivaux. Sur ce terreau exquis, Alfred sema ce que le romantisme avait de meilleur, le débarrassant de ses outrances, de ses gesticulations, de ses décors convenus. Il se permit même d’être très insolent. Songe-t-on que son premier livre, "Contes d’Espagne et d’Italie", se moquait sans vergogne de Messieurs de Chateaubriand, Lamartine et Hugo ?!

L’extraordinaire fut que personne, dans le cénacle romantique où l’on se prenait pourtant très au sérieux, n’osa s’en offusquer. C’est qu’Alfred, que ses amis surnommaient « le prince Café » ou « Phosphore de Coeur-volant » savait tout se faire pardonner. On le jugeait très enfant ; on avait des indulgences attendries à son égard. Le grand malheur d’Alfred de Musset fut de rester un éternel adolescent. Sa vie personnelle fut une suite de foucades, de folies, d’amours délirantes avec des femmes redoutables. Ce délicat parvint à collectionner des maîtresses terribles qui s’appelaient George Sand, Rachel ou Cristina Belgiojoso.

Quand, par extraordinaire, il rencontrait une dame raisonnable, douce et affectueuse, avec un évident masochisme Alfred refusait de s’en embarrasser... Ces échecs successifs le jetaient, désolé, dans les bras de belles de nuit, ou dans des saouleries où il se ruinait consciencieusement la santé. Mode de vie aberrant qui aggravait sa tendance naturelle à la schizophrénie...

Il mourut seul

A quarante-deux ans, lorsqu’il fut reçu à l’Académie française, le tendre Alfred était déjà un vieillard, cardiaque et alcoolique, à peu près incapable d’écrire... En ses moments de lucidité, il mesurait sa déchéance et les abandons qui en étaient la cruelle conséquence : « Ceux mêmes dont hier j’aurais serré la main / Me proclament ce soir ivrogne et libertin. »

Il mourut seul, le 1er mai 1857, dans l’oubli et l’indifférence ; son frère, qui s’obstinait à le défendre, veilla à ce que sa tombe, au Père Lachaise, fût ornée de ce saule dont il avait dit, rédigeant l’épitaphe de Maria Malibran, que son ombre serait légère à la terre où il dormirait.

Il voulait être Shakespeare

Lamentable épilogue...

Pourtant, la postérité a oublié que Musset se détruisit de la sorte. Dans le souvenir, il est demeuré le petit prince insolent du Paris de 1830, l’une des plus parfaites incarnations de l’esprit français. Musset qui, en un clin d’oeil, passe du rire aux larmes, de la gravité au badinage. Musset dont les intrigues dissimulent des drames sous les fleurs et des sourires inattendus sous les plus noires tragédies. Musset, qui scrute les replis des coeurs aussi immatures et innocemment cruels que le sien ; Musset qui ne respecte rien, mais dont la voix se brise parfois sur un sanglot. A dix-sept ans, il confiait à Sainte-Beuve, qui l’avait pris sous son aile : « Je voudrais être Shakespeare ! » Il y aurait quelque fatuité à prétendre que Musset s’égala au grand Will ; toutefois, dans son théâtre, plus encore que dans sa poésie, Alfred démontra à quel point il avait retenu les leçons du maître de Stratford. A son exemple, il sut alterner les personnages grotesques et les purs héros, mêler les basses intrigues aux nobles sentiments. Non, Musset ne fut pas notre Shakespeare, mais il ne s’en est pas fallu de beaucoup. Parce que la mode était aux poignards, aux castagnettes ou aux Burgs germaniques, Musset a chanté Venise la Rouge, les "Andalouses au sein bruni" et les chasseurs perdus dans la forêt d’Allemagne. Certes... Mais tout cela n’est que fantaisies, même si "Lorenzaccio" est une authentique tragédie, même si les délicieux "Caprices de Marianne" s’achèvent sur l’une des répliques les plus dures de notre répertoire : « Vous vous trompez, Marianne. Moi, je ne vous aime pas. C’était Celio qui vous aimait... » désabusant la jeune femme qui a provoqué la perte de l’infortuné Celio.

Le vrai Musset est dans ses pièces françaises, reflet chatoyant, caricaturé avec une grâce insigne, de la bonne société parisienne sous Charles X ou Louis-Philippe.

Le malheur et la déception

Que l’on reprenne "On ne badine pas avec l’amour". Un hobereau qui vit retiré sur ses terres s’est promis de marier son fils Perdican, jeune dandy qui achève brillamment ses études en Sorbonne, avec sa nièce Camille, couventine de dix-sept ans. Mariage arrangé comme il s’en rencontre tous les jours dans les salons du Faubourg Saint-Germain. Mariage qui devrait être heureux : les deux cousins, élevés ensemble, se chérissent depuis l’enfance. Seulement, au couvent, Camille s’est laissé monter la tête contre la vie conjugale : selon les religieuses, une femme ne rencontre dans sa vie de couple que le malheur, la déception et les tentations adultères. La jeune fille intransigeante ne veut pas courir ces risques.

Elle rebute Perdican qui, par dépit, s’empresse autour de l’une des villageoises. Lorsque Camille et Perdican mesureront la profondeur de leurs sentiments, il sera trop tard : ils auront irrémédiablement condamné leur avenir.

Sur ce thème, Perdican-Musset et Camille-George Sand échangent leurs opinions sur l’amour, mais surtout sur l’éducation des filles de l’époque. C’est, avec plus de pudeur et de délicatesse, une reprise du mot de la volcanique baronne Dudevant : « Elevées comme des saintes et livrées comme des pouliches ! »

Il ne faut jurer de rien

On n’affirmera pas que les personnages de l’abbé Bridaine et du Père Blazius, l’un trop gourmand, l’autre franchement ivrogne, soient représentatifs du clergé provincial de l’époque. Par contre, l’abbé mondain de "Il ne faut jurer de rien", attaché à la maison de la baronne de Mantes comme un caniche, ne manque pas de véracité. A l’instar de toute cette petite comédie inspirée de Marivaux.

Valentin Van Buck, dandy couvert de dettes, refuse d’épouser Cécile de Mantes, superbe parti que lui procure son oncle. Ayant eu nombre de maîtresses, Valentin se méfie en connaissance de cause du rôle d’homme marié... Et voilà troussée une anecdote dont on aurait tort au fond de rire, dans ce qu’elle a de pitoyable et de dérisoire : « J’étais un soir chez ma maîtresse au coin du feu, le mari en tiers. Le mari se lève et dit qu’il va sortir. (...) Je me retourne et vois le pauvre homme mettant ses gants. Ils étaient en daim, de couleur verdâtre, trop larges et décousus au pouce. Tandis qu’il y enfonçait ses mains, un imperceptible sourire passa sur les lèvres de la femme. (...)

Le "féminin-sourire" vint me chatouiller

Le souvenir de ce moment de délices se lia invinciblement dans ma tête à celui de deux grosses mains rouges se débattant dans des gants verdâtres ; et je ne sais ce que ces mains, dans leur opération confiante, avaient de triste et de piteux, mais je n’y ai jamais pensé depuis sans que le féminin sourire vînt me chatouiller le coin des lèvres et j’ai juré que jamais femme au monde ne me ganterait de ces gants-là. » Il ne faut jurer de rien ! Entre cette conversation de l’oncle et du neveu, et les fiançailles de Cécile et Valentin, Musset aura brossé l’extraordinaire personnage de la baronne de Mantes, aristocrate d’Ancien Régime qui connut les fastes de Versailles et qui ne parvient pas à être ridicule, et cette peinture de la vie d’un jeune homme "fashionable".

Et l’on déplorera qu’Alfred n’ait pas eu le bon sens de son Valentin...

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