Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 18 du 5 novembre 1993 - p. 11
L’Histoire à l’endroit
Le Maroc, la France et l’Allemagne (1)
par Bernard Lugan

Au début du siècle, le Maroc était l’objet des convoitises européennes. L’Espagne, qui voulait y faire valoir des droits historiques, n’était pas de force à les imposer internationalement. Restaient la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Laissant résolument de côté le Reich, la France et la Grande-Bretagne négocièrent. Le 8 avril 1904, un accord est trouvé : la France renonce à toutes ses ambitions égyptiennes et la Grande-Bretagne reconnaît les droits prioritaires de la France sur le Maroc.

L’Allemagne, qui a des intérêts commerciaux dans les ports marocains, s’estime lésée et attend sa revanche. Elle la trouve en 1905, quand la France entame au Maroc un processus de protectorat déguisé ; elle n’hésite alors pas à intervenir dans les affaires marocaines. Afin de donner un poids considérable à cette initiative, l’empereur Guillaume II offre sa garantie au Sultan du Maroc par le fameux "Discours de Tanger" du 31 mars 1905 dans lequel il affirme que le Maroc est un pays libre, que l’Allemagne y a des droits et que les réformes institutionnelles décidées par la France risquent de créer dans le pays une situation insurrectionnelle :

« C’est au Sultan, en sa qualité de Souverain indépendant, que je fais aujourd’hui ma visite. J’espère que sous sa souveraineté un Maroc libre restera ouvert à la concurrence pacifique de toutes les nations, sans monopole et sans annexion, sur le pied d’une égalité absolue. Ma visite à Tanger a pour but de faire savoir que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de l’Allemagne au Maroc. Puisque je considère le Sultan comme Souverain absolument libre, c’est avec lui que je veux m’entendre sur les moyens propres à sauvegarder ces intérêts. Quant aux réformes que le Sultan a l’intention de faire, il me semble qu’il faut procéder avec beaucoup de précaution, pour que l’ordre public ne soit pas troublé. »

Non prononcé sous cette forme, le "Discours de Tanger" est néanmoins publié tel quel par la presse qui en avait reçu le texte rédigé à l’avance. Les réactions furent considérables, car, en réalité, Guillaume II assurait le Sultan de son appui au cas où il déciderait de repousser le protectorat français.

La tension entre la France et l’Allemagne est vive ; afin d’éviter une confrontation militaire, une conférence internationale est convoquée à Algésiras, en Espagne. Son principal résultat en est l’internationalisation économique du royaume chérifien, mais l’Allemagne subit un échec dans la mesure où seuls ses intérêts économiques sont sauvegardés.

La conférence d’Algésiras ne réglait aucun des grands problèmes marocains ainsi que les événements ultérieurs allaient le montrer, même si, en 1909, en pleine crise germano-russe au sujet de la Bosnie-Herzégovine, l’Allemagne, qui désirait éviter un total alignement de la France sur la position russe, accepta un accord mettant un terme provisoire à la crise marocaine.

Cet accord donnait la limite des ambitions politiques françaises, d’une part, et des appétits économiques allemands, d’autre part :

« Le gouvernement de la République française, entièrement attaché au maintien de l’intégrité et de l’indépendance de l’Empire chérifien, résolu à y sauvegarder l’égalité économique et par suite à ne pas y entraver les intérêts commerciaux et industriels allemands ;

- et le Gouvernement impérial allemand, ne poursuivant que des intérêts économiques au Maroc, reconnaissant d’autre part que les intérêts politiques de la France y sont étroitement liés à la consolidation de l’ordre et de la paix intérieure, et décidé à ne pas entraver ces intérêts ;

déclarent (...) »

En échange de la reconnaissance des droits politiques français sur le Maroc, l’Allemagne obtient d’importants avantages économiques et commerciaux. En réalité, c’est une sorte de condominium économique franco-allemand sur le Maroc qui est décidé, mais la firme des frères Mannesmann estime qu’il s’agit là d’un marché de dupes et que leurs intérêts économiques, donc ceux de l’Allemagne, sont lésés. L’affaire prend de l’ampleur et elle devient vite politique, les milieux pangermanistes soutenant la position des Mannesmann.

(à suivre)

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