Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 19 du 18 novembre 1993 - p. 11
L’Histoire à l’endroit
Le Maroc, la France et l’Allemagne (2)
par Bernard Lugan

Nous avons vu, la semaine dernière, que la tension franco-allemande montait de plus en plus et ce au moment où un nouveau contentieux éclatait entre les deux pays, mais en Afrique équatoriale cette fois-ci, à la frontière entre le Congo français et le Cameroun. A l’origine, une frontière imprécise et illogique sur laquelle mordent les territoires de la Compagnie française de N’Goko-Sangha venant empiéter sur ceux d’une compagnie allemande, la Sud-Kamerun.

Le 18 avril 1908, la France et l’Allemagne acceptent de rectifier la frontière contestée ; peu à peu, comme pour le Maroc, se dessine un projet de condominium économique franco-allemand dans la région, qui se traduirait par une sorte d’association entre les deux compagnies rivales. Des deux côtés, la priorité est à l’apaisement. Le 11 mai 1910, un accord est signé en ce sens à Berlin, mais des problèmes de politique intérieure française viennent compliquer la situation. Aristide Briand, le président du Conseil, et Stephen Pichon, le ministre des Affaires étrangères, sont favorables à un rapprochement franco-allemand, même au prix de concessions. Opposé à cette politique, Joseph Caillaux, le prédécesseur de Briand et qui est pourtant l’artisan de l’amélioration des relations franco-allemandes, s’oppose aux tractations par animosité personnelle envers Briand. La France hésite donc à choisir une ligne politique au moment où l’Allemagne suit résolument celle d’un règlement négocié.

Le cabinet Briand est renversé et lui succède celui d’Ernest Monis, dans lequel Caillaux est ministre des Finances. Le 12 mars 1911, ce ministère refuse officiellement le projet d’association économique et commerciale dans la région. Les tractations reprennent sur d’autres bases quand éclate la "crise d’Agadir" qui gèle tous les pourparlers en cours.

Cette crise qui mit en péril la paix et qui annula tous les accords antérieurs fut en grande partie le résultat de l’absence de cohérence politique française. Face à cette incapacité diplomatique, le Reich pense que la parole de la France n’est pas fiable.

En mai 1911, le sultan du Maroc, Moulay-Hafid, est assiégé dans la ville de Fès par une partie de ses sujets révoltés. Impuissant à rétablir son autorité, il fait appel aux troupes françaises, lesquelles, depuis 1907, assurent une présence pacificatrice dans les ports marocains de l’Atlantique et dans leur arrière-pays.

La colonne Moinier dégage la ville de Fès mais, ce faisant, elle viole le principe de l’indépendance marocaine garantie par l’Acte d’Algésiras.

Le 1er juillet 1911, la canonnière allemande Panther est à Agadir afin de faire respecter les intérêts allemands.

L’on frôle la guerre. Pour l’éviter et pour tenter de trouver un terrain d’entente entre Paris et Berlin, les diplomates s’agitent, discutent, proposent et, surtout, marchandent.

La France pose un préalable : les droits français sur le Maroc ne sont pas négociables. Ceci étant, afin de "calmer" l’Allemagne, il convient de lui offrir des compensations. Berlin a l’intelligence de comprendre que toute limitation ou remise en question de la volonté française au Maroc conduirait à la guerre. En conséquence, son attitude consistera à obtenir le maximum de territoire en échange de la reconnaissance de ce qui deviendra officiellement le protectorat français sur le Maroc. Mais où la France peut-elle offrir des compensations territoriales à l’Allemagne sinon en Afrique équatoriale ? Cette proposition géographique de principe étant faite, l’Allemagne, qui désire obtenir pour le Cameroun un accès aux fleuves Congo et Oubangui, pense qu’une négociation peut débuter.

Le 4 novembre 1911, une convention est signée qui règle le contentieux colonial entre les deux pays, mais à l’avantage de la France.

La réussite n’est pas mince, car la diplomatie française a réussi à canaliser les appétits allemands qui s’exerçaient sur le Maroc et à les diriger vers l’Afrique équatoriale. L’appui de la Grande-Bretagne fut essentiel ; la France est bien la gagnante de l’opération. Territorialement, quel est, en effet, le résultat pour l’Allemagne ? Le Cameroun gagne 275 000 km2 qui vont constituer le Neukamerun. En échange, l’Allemagne reconnaît le protectorat français sur le Maroc et cède à la France "le bec de canard", un territoire de 15 000 km2 situé au sud du lac Tchad et compris entre le Chari et le Logone.

En Allemagne, en juin 1910, von Dernburg avait été entraîné par la chute du chancelier von Bulöw, et son successeur, von Lindequist, démissionna en protestation contre la signature du traité franco-allemand du 4 novembre qu’il jugeait trop défavorable pour le Reich.

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