Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 19 du 18 novembre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Courteline ou les scènes de la vie bourgeoise
par Anne Bernet

Il est assez rare que la vie d’un écrivain soit sans caractéristique, sans aspérité, sans rien qui vienne retenir l’attention. Si l’on excepte une réputation de farceur assez bien établie et qui réjouissait fort ses relations, Georges Moinaux, de sa naissance, à Tours, en 1858, à sa mort, à Paris, en 1929, n’aura donné dans aucune des extravagances, dans aucun des vices que le public croit obligatoirement attachés à la profession d’homme de lettres.

Il était issu d’une honnête famille de la petite bourgeoisie tourangelle typique de cette fin de siècle qui passait, insensiblement, de l’atelier d’ébéniste du grand-père à la fonction publique. Le jeune Moinaux fut élevé à Montmartre, courut les rues avec les autres gamins de son âge, apprit à connaître Paris comme le fond de sa poche et s’imbiba des manières d’être des Parisiens. L’enfant avait un joli don d’observation, et un sens aigu de la satire et de la caricature. Aucune de ces qualités ne débouchant sur un emploi stable, Georges, à vingt ans, se rabattit sur une place d’employé au ministère des Cultes... Il devait y mener quelques années la vie du rond-de-cuir, qu’il prendrait très vite en une sacro-sainte horreur.

Le seul avantage de cet emploi était de laisser à son titulaire un peu de loisir. Qu’il mit à profit pour écrire, sous le pseudonyme de Georges Courteline.

Parfois, la littérature sauve ses disciples de la misère et de la mendicité. Les premiers ouvrages de Courteline, "Les Gaietés de l’escadron", paru en 1886, puis "Le Train de 8 heures 47", paru en 1888, obtinrent de francs succès. L’abbé Bethléem, censeur farouche, ne vit dans ces oeuvrettes, directement inspirées du service militaire, sinistre, à Bar-le-Duc, de l’infortuné Moinaux, que « grossièreté de piou-piou sans retenue »... C’est s’indigner pour peu de choses.

Quoi qu’il en soit, Courteline collectionnait les réussites, et parvenait, consécration suprême, à se faire jouer sur les scènes parisiennes. Il possédait, il est vrai, une qualité rare dans le métier : il restait modeste et ne se prenait pas au sérieux. Une fois pour toutes, et il y dérogea peu, il affirma : « Un acte, un seul acte, voilà ma mesure au théâtre ».

Saynètes, fabliaux, bien davantage que pièces de boulevard, ses intrigues font mouche par leur brièveté même, et par la fulgurance hilarante de dialogues où l’absurdité absolue dissimule souvent des délicatesses d’âme et d’analyse que n’eût pas répudiées Molière. Le comique, pour les spectateurs de Courteline, a trop souvent caché la finesse et la tendresse.

Libre d’épingler ses contemporains

En 1893, ses arrières financiers étaient suffisants pour lui permettre de quitter son ministère et sa première profession, qu’il ne tardait pas d’ailleurs à immortaliser dans son roman, "Messieurs les ronds-de-cuir". Désormais, Courteline était entièrement libre d’écrire et d’épingler les façons de ses contemporains.

Quelques catégories particulières émergent de l’oeuvre : l’employé, le fonctionnaire, les justiciables, confrontés à toutes les professions de justice, sans oublier les personnages de La Bruyère, tel M. des Rillettes, le pique-assiette.

Veut-on autant de clichés du Paris de 1900 saisis au vol ? Dès l’ouverture de "Boubouroche" vous est fournie une description complète d’un café d’habitués, avec ses tables de marbre, Amédée le garçon, et ses éternels joueurs de cartes-buveurs de bière. On peut la compléter grâce à "Un client sérieux".

Lagoupille vient chaque jour "Au pied qui remue", modeste établissement qu’il s’applique à ruiner avec conscience. En effet, Lagoupille, pour le prix d’une tasse de café, s’empare de tous les journaux, du jeu de cartes, du jacquet, de l’annuaire, privant les autres clients de toutes les commodités, même les dominos dont le bruit d’os remués l’horripile... Tant et si bien que ces braves gens vont voir ailleurs et qu’Alfred, le propriétaire, en perd la tête.

Préfère-t-on des flagrants-délits saisis sur le vif ?

Mapipe, le dimanche des Rameaux, devant Notre-Dame-de-Lorette, a vendu du cresson en lieu et place de buis. C’est bien en vain qu’il veut convaincre la magistrature qu’il s’agissait de « cresson bénit » qui n’est plus de la salade.

"Le commissaire est bon enfant", certes, mais voilà ce qu’il ne veut plus voir sur son bureau en arrivant le matin :

« "Plainte d’une servante contre son maître qui aurait tenté d’abuser d’elle." Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?! Pas de suite à donner ! Enlevez ! Et ça ? "Plainte d’un particulier contre un cocher de fiacre qui l’aurait traité de pourriture." Je m’en bats l’oeil ! Est-ce que ça vous regarde ?! Enlevez ! Bon ! Voilà un concierge qui a l’oreille paresseuse et un locataire qui se plaint d’être resté deux heures à sa porte, sous la pluie... Qu’il s’en prenne au propriétaire ! Espère-t-il que j’irai lui tirer le cordon ?! Enlevez ! Et cette cuisinière qui réclame huit jours de gages ! Affaire de justice de paix ! Enlevez encore ! »

Des figures typiques de Paris

Autant de figures typiques de Paris, comme Luc, dans "Le droit aux étrennes".

« Je suis Luc, cocher de l’urbaine ! / C’est moi qui l’autre jour eus cette bonne aubaine / De vous catastropher dans une flaque d’eau / En doublant le tournant du cirque Fernando. » Exploit pour lequel le bonhomme vient réclamer de l’argent, sous prétexte qu’il n’a pas complètement écrasé le malheureux Landhouille.

Passons à la justice sous toutes ses formes.

Substitut, M. de Saint-Paul-Mépié vient d’être révoqué de ses fonctions parce qu’une lointaine parente vient d’inscrire son fils chez les Pères. La place est toute chaude sur laquelle se rue l’ineffable Maître Barbemolle, franc-maçon et pourtant avocat sans cause. Ce qui le met dans le cas de plaider, en une seule audience, comme défenseur, au début, et de requérir, à la fin, contre son propre client ! Voilà le gendarme Labourbourax, qui est sans pitié, et verbalise à tort et à raison. Dans ce délire légal, les justiciables font figures de victimes. Tel Labrige qui comparaît pour avoir contrevenu à l’article 330, visant les attentats à la pudeur. Labrige, selon le constat d’huissier, a exhibé devant 13 687 personnes « une sorte de sphère imparfaite, fendue dans le sens de la hauteur, offrant assez exactement l’aspect d’un trèfle à deux feuilles ». Labrige a effectivement montré son derrière aux personnes qui empruntaient le trottoir roulant de l’exposition universelle, Or, son logement est situé « cinq mètres au-dessus du niveau de la rue, en face d’un terrain non construit, et il échappe au regard des passants. » « Il faut donc que les mécontents qui se plaignent d’avoir vu mon derrière aient accompli des prodiges et payé dix sous pour le voir. Et alors, de quoi se plaignent-ils, puisque je le leur ai montré ? »

Le citoyen français est quotidiennement victime des lois

Labrige sera évidemment condamné, nonobstant les troubles de jouissance à lui causés dans l’occupation de son appartement...

Si le citoyen français est quotidiennement victime des lois votées par les députés qu’il a fait élire, il l’est aussi de la femme « qui ne voit jamais ce que l’on fait pour elle, mais toujours ce que l’on ne fait pas... » Ainsi Boubouroche, prévenu par une bonne âme qu’Adèle, sa maîtresse, le trompe, mais qui s’aveugle avec toute la puissance de l’amour et d’un brave coeur. Ainsi Edouard Trielle, feuilletoniste, marié à une harpie, et qui finit, désarmé, par lui passer sa dernière bêtise : l’achat d’une lanterne en fer forgé avec des verres de couleur... Car, laids, naïfs, maladroits, un peu lâches, mufles ou cornards, les personnages de Courteline sont d’abord humains.

Sommaire - Haut de page