Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 20 du 26 novembre 1993 - p. 11
L’Histoire à l’endroit
Napoléon III, le cardinal Pie et la Turquie
par Bernard Lugan

Au XIXe siècle, la Turquie était une puissance européenne puisqu’elle occupait les Balkans conquis depuis le XVe siècle. Les chrétiens y vivaient dans un état de semi-servilité et leur seul espoir résidait dans une intervention étrangère. Durant les XVIIe et XVIIIe siècles, l’Autriche avait organisé la résistance puis la reconquête. Au XIXe siècle, la Russie affirma une politique de soutien des populations slaves et orthodoxes opprimées. Mais, ce n’était pas sans arrière-pensée, puisque, au-delà des Balkans, les responsables russes voyaient la Méditerranée qu’ils voulaient ouvrir à leur marine. La "question des détroits" était donc posée puisque la Sublime Porte en était la propriétaire. Que la reconquête chrétienne se fasse, que les Turcs soient renvoyés chez eux, en Asie de l’autre côté du Bosphore, que Constantinople soit libérée et Sainte-Sophie rendue à sa religion, et la flotte russe pourrait pénétrer en Méditerranée. Et de cela, l’Angleterre ne voulait à aucun prix. C’est pourquoi les Turcs sont encore présents en Europe.

Plus encore quand, dans les années 1850, l’armée du Tsar se montra trop menaçante pour la Turquie, Anglais et Français, aidés par les Piémontais, volèrent à son secours en allant attaquer la Russie. Ce fut la guerre de Crimée (1854-1856).

Au moment où le séculaire et implacable ennemi turc allait enfin être terrassé, des nations chrétiennes venaient donc le défendre... Le 15 mars 1859, le futur cardinal Pie fut reçu par l’empereur Napoléon III. L’audience dura cinquante-cinq minutes, elle porta sur la question romaine. A cette occasion, Mgr Pie déclara au souverain : « Que votre Majesté veuille bien se rappeler Constantinople et la Turquie, (...) et quelle me permette de lui demander ce qu’a fait là notre glorieuse expédition de Crimée ?

Ah ! Sire, Lorsqu’on se rappelle que, pendant onze siècles, la politique de l’Europe chrétienne fut de combattre le Turc, comment n’éprouverait-on pas quelque étonnement de voir le souverain d’un pays catholique se faire le soutien de la puissance ottomane et aller, à grands frais, assurer son indépendance ? Or, ne suis-je pas fondé à dire que c’est, par là-même, assurer des abus ? Car enfin, qui protègerons-nous ? Il y a, à Constantinople, un homme, ou plutôt un être que je ne veux pas qualifier, qui mange dans une auge d’or deux cents millions prélevés sur les sueurs des chrétiens. Il les mange avec ses huit cents femmes légitimes, ses trente-six sultanes et ses sept-cent-cinquante femmes de harem, sans compter les favoris, les gendres et leurs femmes ! Et c’est pour perpétuer et consolider un tel état de choses que nous sommes allés en Orient ! C’est pour en assurer l’intégrité que nous avons dépensé deux milliards, soixante-huit officiers supérieurs, trois cent cinquante jeunes gens, la fleur de nos grandes familles, et deux cent mille Français ?

Excusez-moi, Sire ; mais à ce Turc, non seulement nous avons dit : Continue à te vautrer comme par le passé dans la fange séculaire... Je ne souffrirai pas qu’on touche à ton Empire. Mais nous avons ajouté : grand Sultan, jusqu’à présent le souverain de Rome, le Pape, avait présidé aux conseils de l’Europe. Eh bien, nous allons avoir un Conseil européen ; le Pape n’y sera pas ; mais tu y viendras, toi qui n’y étais jamais venu. Non seulement tu y seras, mais nous ferons devant toi le cas de conscience de ce vieillard absent et nous te donnerons le plaisir de nous voir étaler et soumettre à ton jugement les prétendus abus de son gouvernement.

En vérité Sire, n’est-ce pas ce qui s’est fait ?... »(1)


(1) Cité par le chanoine Etienne Catta. "La doctrine politique et sociale du cardinal Pie (1815-1882)". Nouvelles Editions Latines, 1859, pp. 300-302.
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