Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 20 du 26 novembre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
La Gascogne chevaleresque de Paul Féval
par Anne Bernet

Le romand d’aventure chevaleresque n’est pas une invention récente ; la bonne société byzantine se délectait déjà des exploits merveilleux de jeunes gens héroïques prêts à tout pour conquérir le coeur de celles qu’ils aimaient. En fait, le public ne s’est jamais lassé de ce genre de récits. Le XIXe siècle leur donna un nouveau souffle. Trois personnages de fiction devaient particulièrement illustrer cet engouement général : d’Artagnan, Lagardère et Cyrano de Bergerac. Qu’ils soient contemporains de Louis XIII ou du Régent, ces trois fous partagent le même panache, le même amour du risque et la même origine provinciale : ce sont des cadets de Gascogne. Osons poser la question : le héros d’une histoire de cape et d’épée, né sous la plume d’un feuilletoniste ou d’un auteur de théâtre, peut-il être autre chose que gascon ? Et, immédiatement, répondons : non !

En veut-on la preuve ? Son père ne l’ayant pas précisé dans "Le Bossu", Féval fils naturalisera Henri de Lagardère natif du sud-ouest et situera ses racines familiales quelque part aux environs de Lourdes, en Bigorre donc. Plus troublant encore ! Lorsque Michel Zévaco, en 1902, inaugurera le cycle des "Pardaillan", il n’imaginera pas que son héros puisse ne pas venir du pays des gaves et de l’accent qui roule ! Il y a comme cela des modes littéraires...

Un cursus d’enfant sage

Et pourtant, Dumas était antillais, Féval breton et Rostand marseillais...

C’est à la Saint-Michel 1816 que Paul-Corentin Féval vit le jour à Rennes dans une honorable famille de magistrats. Orphelin à onze ans, Paul poursuit ses études comme pensionnaire boursier et les acheva par une licence en droit obtenue en 1837. Il marcherait sur les traces paternelles. Ce cursus d’enfant sage n’avait été troublé qu’une fois : en 1830, l’adolescent avait pris si bruyamment parti en faveur de Charles X que son tuteur avait jugé sage de l’éloigner un temps du collège. De toute évidence, le bon élève dissimulait une nature ardente, généreuse, mais volontiers irréfléchie. La parenté en eut vite la démonstration éclatante...

Paul avait choisi le barreau et sans doute rêvé de plaidoiries vibrantes et de succès époustouflants. Le nouvel avocat alla d’échec en échec... Un autre aurait pris patience ou aurait fait son deuil d’égaler Démosthène. Pas le jeune maître Féval. Sans demander conseil à personne et sans prévenir, le garçon jeta la toge aux orties et embarqua dans la première diligence pour Paris.

Seuls les fous sont difficiles

Le temps passa, avec son lot de déceptions comme en connaissaient tous les provinciaux imitateurs de Rastignac. Paul tentait de placer des articles dans divers journaux. Il arrive malgré tout que la guigne se lasse. En 1841, un éditeur avec lequel il entretenait de vagues relations le contacta : il avait un manuscrit inachevé sur les bras et besoin d’urgence d’un "nègre". Dans ce métier, seuls les fous font les difficiles... Paul avait mangé assez de vache enragée ; il accepta l’offre. Bien lui en prit !

D’abord intitulé "Aventures d’un émigré" avant de devenir "Les Mystères de Londres", le roman, signé du pseudonyme de Sir Francis Trolopp, obtint des chiffres de vente vertigineux. C’en était fini des petits travaux alimentaires. Les titres succédèrent aux titres et Féval put largement subvenir aux besoins de son ménage et des huit enfants qui devaient lui naître par la suite. Peut-être voit-on d’abord en Paul Féval un romancier breton qui sut parler de la Bretagne. "La forêt de Rennes", "Le loup blanc", "Bleus et Chouans", "Anne des Iles", "La première aventure de Corentin Quimper", "Valentine de Rohan", et même "La fée des Grèves" quoique l’intrigue se situe au Mont-Saint-Michel que Le Couesnon dans sa folie mit en Normandie... démontrent abondamment à quel point sa province importa dans l’oeuvre du romancier. Toutefois, malgré leurs réelles qualités romanesques, ces livres ne sont pas, aux yeux du public, représentatifs de Féval. En trouver des rééditions relève d’ailleurs de la gageure. Une fois pour toutes, le romancier reste l’auteur du "Bossu".

A quoi tient un pareil succès qui ne s’est jamais démenti ? Car, si l’on y réfléchit, l’histoire est un tissu d’invraisemblances ! Un père jaloux qui cloître sa fille ; un mariage secret entre cette demoiselle et le beau jeune duc de Nevers ; un ami félon amoureux de l’épouse, et de l’héritage du mari ; un assassinat lâchement perpétré à la nuit close ; un enfant qui disparaît, miraculeusement sauvé par un mauvais sujet que sa soudaine paternité transforme en héros d’abnégation et de fidélité ; vingt ans de pérégrinations à travers l’Europe à la recherche des assassins de Nevers ; le sauveur injustement soupçonné d’être le meurtrier qui tombe amoureux de sa jeune protégée ; un déguisement de bossu, des périls insensés et le dénouement in extremis qui voit venger le mort, consoler sa veuve, donner le bonheur au héros et à l’orpheline... Qui oserait prêter foi à cet amas de sornettes ? Comment ce roman invraisemblable, paru en 1857, peut-il plonger dans le même enthousiasme les générations successives ? Précisément par ses invraisemblances.

Le lecteur est emporté

Sait-on début plus romanesque que ce crépuscule estivai, dans une vallée pyrénéenne ? Rien ne manque au décor : le château féodal, à la fois magnifique et menaçant ; sa sombre légende : deux jeunes femmes y sont mortes, victimes de la cruauté de leur seigneur, Caylus-Verrou, une troisième, la fille, y dépérit d’ennui... Un homme mystérieux rôde souvent à proximité et l’on a vu d’étranges lueurs certaines nuits dans la chapelle. Enfin, il existe une fenêtre basse parfaite pour des rendez-vous secrets. Sur cet ensemble flotte une atmosphère de dépaysement ; Féval insiste : on est ici presque en Espagne. S’y ajoutent la fabuleuse réputation de beauté d’Aurore de Caylus, les sinistres figures des tueurs à gages, l’énigmatique et pervers caractère du prince de Gonzague, le destin dramatique de Philippe de Nevers et, enfin, et surtout, le beau., le généreux, le vaillant Henri de Lagardère.

Le lecteur est emporté : il ne voit plus rien que cette cavalcade de drames et de passions. Il ne remarque pas que l’assassinat de Nevers a lieu une nuit d’été et que Féval, cent pages après, l’a déjà oublié et qu’il le date du 24 novembre 1699... Féval échappe cependant aux travers du genre : ses personnages sont complexes. Philippe de Gonzague est une âme noble totalement dévoyée ; Lagardère un libertin converti ; la princesse de Gonzague a des duretés et des fiertés que ne renierait pas une héroïne de Barbey d’Aurevilly, et même Aurore de Nevers, qui est le personnage convenu de la pure jeune fille, n’est pas sans éprouver des sentiments nettement incestueux envers l’homme qu’elle a longtemps regardé comme son vrai père... Cette complexité est la force du livre ; au milieu d’épisodes rocambolesques, ce sont de véritables êtres humains qui agissent et qui souffrent. Qu’importe alors les invraisemblances, la grandiloquence, les erreurs historiques, et cette fameuse botte de Nevers qui plonge dans l’allégresse tous les escrimeurs tant elle ne correspond à rien ?! Quel garçon n’a pas rêvé d’être Lagardère ? Quelle jeune fille n’en a pas été amoureuse ? Miracle de l’écriture !...

L’histoire de Paul Féval s’acheva tristement. Veuf, ruiné, paralysé, il mourut dans un hospice religieux en 1887. Converti, devenu très pieux, il avait consacré son temps à expurger ses livres qu’il trouvait impies, à y introduire des morales chrétiennes. Son fils, Paul junior, fit carrière en ajoutant des pans entiers à l’oeuvre paternelle : "La jeunesse du bossu", "Les chevauchées de Lagardère", "Le fils de Lagardêre" et même "La petite-fille de Lagardère"... Il faut savoir exploiter les bons fiions... Mais les vrais amateurs tiennent à la première version et à ces formules qu’ils savent par coeur, telle « Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère viendra à toi ! »

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