Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 21 du 9 décembre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Maurice Leblanc : Français, normand, patriote
par Anne Bernet

Plus un critique est forcé de lire la production littéraire actuelle, plus il se convainc de sa médiocrité et, partant, des qualités des écrivains d’autrefois, y compris les plus méprisés et les plus faciles. Pas un lecteur de bon sens n’échangerait un bon vieux roman populaire contre les Goncourt Renaudot et Femina des dix dernières années !

Car le feuilletoniste, le romancier besogneux qui, tel Trielle, le héros courtelinesque de "La Paix chez soi", comptait ses lignes quotidiennes, avait du métier et de l’imagination, à défaut peut-être d’avoir du génie. La preuve ? C’est qu’on les lit encore !

Maurice Leblanc eut la chance, qui ne fut pas donnée à tous ses pairs, d’atteindre la célébrité, et la fortune, grâce à l’un de ses personnages le célébrissime Arsène Lupin. C’était en 1904 et l’auteur ne s’attendait nullement à ce prodigieux succès. Ce personnage de "gentleman-cambrioleur", la trentaine séduisante puisqu’il était né à Blois en 1874, que Leblanc faisait s’évader de la prison de la Santé, n’était à l’origine qu’un avatar parmi d’autres des héros au grand coeur et aux nobles qualités qui peuplaient déjà une oeuvre fournie. Leblanc travaillait à des projets qu’il jugeait plus intéressants. notamment des pièces de théâtre dont il attendait beaucoup. Le bel Arsène vint ruiner les rêves de son père et donna à sa carrière un nouveau tour. Mais qui était Maurice Lehlanc ?

S’il est, en principe, des dénominateurs communs à la profession d’écrivain, ce sont bien l’affolement des familles normales devant la désastreuse vocation de leurs enfants et les difficultés financières plus ou moins supportables qui accompagnent les débuts des futures gloires littéraires.

Enfant gâté mais très doué

Exception remarquable : Maurice Leblanc échappa aux unes et aux autres, Son père, armateur aisé de Rouen, ne s’épouvanta point quand son fils, après avoir croisé, à l’inauguration du buste de Flaubert, la fine fleur des lettres normandes et françaises, rentra rue de Fontenelle et annonça qu’il renonçait à continuer « dans les affaires ». La place était pourtant l’une de ces sinécures rentables qui échoient parfois aux enfants gâtés. Leblanc père apprit avec un rare sang-froid que Maurice avait occupé ses heures de bureau à noircir des pages de nouvelles et de romans, et qu’il avait l’intention de continuer. Lui conseilla, au cas où la flamme sacrée viendrait à s’éteindre, de se préparer une position de repli, à savoir quelques honnêtes diplômes en Droit. Et cet excellent père laissa son rejeton agir à sa guise. La suite démontra qu’il n’avait pas eu tort. Ses biographes dépeignent habituellement Maurice Leblanc en quelques formules succinctes. Le disent dreyfusard, proche des radicaux-socialistes, Libre-penseur. Ils précisent aussi qu’il fut un grand sportif, ne dédaigna pas les mondanités, jusqu’à ce qu’une maladie d’estomac mal soignée l’eut contraint à mener une vie tranquille. Il avait, dit-on, beaucoup de goût pour l’histoire et possédait un tempérament romantique exacerbé.

Sentimental comme un collégien

Leblanc lui-même s’avouait « sentimental comme un collégien et naïf comme une oie blanche ». Ses commentateurs modernes font passer sur le compte de ce sentimentalisme les détails qui les chiffonnent. A savoir que Maurice Leblanc fut toujours fort respectueux du catholicisme, qu’il se laissa aller, par personnages interposés, à de véritables professions de foi, d’ailleurs mièvres, et que ses transports littéraires jugés les plus insupportables sont précisément ceux où il proclame sans vergogne son amour passionnel pour ses deux patries, la petite et la grande : la Normandie et la France. Il est évident que Leblanc fut cauchois, conscient et déterminé, Ecoutez-le évoquer, en 1907, dans le bulletin des anciens élèves du lycée Corneille, son enfance rouennaise et les sentiments qu’elle lui inspire à quarante années de distance :

« Rouen est une ville qu’on n’oublie point quand on y a vécu son enfance, et dont l’empreinte est marquée au plus profond de nous-mêmes. On en garde la nostalgie et je sais des jours d’hiver où il me faut à tout prix respirer la brume qui flotte le long de ses rues, et des jours d’été où j’ai besoin de voir les collines vertes qui lui font de si jolis horizons. (...) Ce que Maurice Barrès éprouve sur ses coteaux de Lorraine est commun à tous ceux qui reviennent au pays de leur enfance. Nos morts sont là. Notre conscience retrouve ses racines profondes. »

A André Maurois qu’il félicitait pour sa monographie consacrée à Rouen, il écrira encore : « On reste de Rouen toute sa vie, alors même qu’on n’est plus à Rouen. Pour moi comme pour vous, être fou, c’est "aller à Quatre-Mares" ; la prison, c’est Bonne-Nouvelle ; les vieux vêtements s’achètent au Clos Saint-Marc et la "Foire" c’est la foire Saint-Romain. »

Nationalisme normand, donc, et fervent. Ses amis et son fils se souviendront l’avoir vu s’exalter jusqu’aux larmes devant les paysages de chez lui. Invinciblement il aura besoin de situer nombre de ses actions sur les lieux de son enfance. Le Blésois Lupin n’échappera pas à l’attraction du Pays de Caux. Les nouvelles que Leblanc donnait au "Gil Blas" et à d’autres publications, très imprégnées de l’influence de Maupassant et peut-être plus encore de Mirbeau, se situent maintes fois dans La région cauchoise. La plupart subissent trop l’empreinte des grands nouvellistes normands pour avoir valeur originale et Leblanc évoquera avec humour sa mésaventure de débutant. Très fier d’un texte enfin présentable, il suivit le conseil moqueur d’un ami, eut l’idée saugrenue d’infliger cette lecture à la fin d’un banquet et connut un fiasco mémorable qui aurait ébranlé une vocation moins solide.

Cependant, tout n’est pas à rejeter dans l’ensemble, par exemple l’extraordinaire "Cent-Sous". Un pauvre prêtre d’une pauvre paroisse campagnarde place chez un notaire, chaque trimestre, deux mille francs en pièces de cinq francs, pécule que le curé épuise en aumônes perpétuelles. Le notaire, curieux, s’enquiert un jour de l’origine de cette manne. L’abbé a hérité d’une maison en location : une maison close... et les pièces de cent sous représentent autant de passes... Et le saint homme est partagé entre l’horreur de cet argent du péché et les innombrables misères qu’il lui permet de soulager. Et ce n’est ni scabreux ni anticlérical, tant s’en faut.

Pour Leblanc, le bonheur avait-il le goût de la Normandie ? On est tenté de le penser. Que l’on prenne "De minuit à sept heures", espèce de roman à l’eau de rose sur fond de révolution russe, avec une pure jeune fille ruinée, des puits de pétrole en Roumanie dont les titres ont été confiés à un prince russe disparu, un beau jeune homme inconnu, héroïque redresseur de tors qui préfigure Lupin, une loterie dont la pure Nelly-Rose est le gros lot, etc., etc. Au bout du compte, un tissu d’inventions abracadabrantes. Eh bien, quand Nelly-Rose aura reconquis sa fortune et sauvé son honneur menacé, elle découvrira que son sauveur, dont elle ignorait tout, se nomme Gérard d’Ennouville et qu’il lutte pour reconstruire son château normand qui s’écroule. Evidemment, elle l’épousera et le domaine cauchois ressuscitera.

Chantre de la patrie

Au contraire, que pourrait-il arriver de pire ? La disparition de la Normandie. Leblanc la met grandiosement en scène dans "Le Formidable événement" : une catastrophe naturelle supprime la Manche, raye de la carte les villes côtières de France et d’Angleterre. Mais, en réparation, le héros, Simon Dubosc, un Normand, sera le premier à découvrir les terres vierges émergées soudain et à gagner à pied sec la plus emblématique cité anglaise : Hastings...

Autant de clins d’oeil attendris... Y répondent, plus bruyantes, plus déclamatoires, les envolées lyriques de Leblanc, chantre de la patrie, de la France, des Poilus de 14, de la Revanche.

La fin de ce patriote sera doublement triste puisqu’elle interviendra en 1941, pendant cette Occupation qui meurtrissait ce défenseur de l’Alsace-Lorraine et de la tombe du Soldat inconnu ; et bien loin de cette Normandie qu’il avait tant aimée : à Perpignan.

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