Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 22 du 18 décembre 1993 - pp. 14 à 17
Le conte de Noël du Libre Journal
L’Eternité d’Edmonde Wurth
par Jacques Douyau

La grande dame de la République, celle que la presse unanime appelait "la conscience du Gouvernement", allait mourir. Gisant dans le silence et la pénombre de sa chambre, elle en était certaine : elle allait mourir.

Le malaise l’avait saisie à la Chambre alors qu’elle regagnait le banc du Gouvernement, après avoir vertement répondu à l’interpellation d’un foutriquet de l’opposition qui voulait se faire une réputation. Elle l’avait mouché avec cette autorité acerbe de directrice d’école dont elle était coutumière. « Edmonde, soufflaient avec effroi ses adversaires et ses collaborateurs, c’est Margaret Thatcher plus Golda Meir : le despotisme politique multiplié par la tyrannie maternelle orientale ».

Un vertige soudain l’avait fait vaciller sur ses courtes jambes aux chevilles épaisses, alors que l’hémicycle retentissait d’applaudissements et de rires et que l’infortuné parlementaire, pulvérisé, se recroquevillait sur son siège. Elle avait eu juste le temps de se laisser tomber à sa place, cependant que tout tournait autour d’elle : le perchoir, où se carrait la massive silhouette du président, les travées, les loges et les huissiers.

Elle devait être livide, car le Premier ministre, assis à sa droite, avait penché vers elle, avec sollicitude, son onctueuse face poupine et avait soufflé : « Ca ne va pas, chère amie ?... »

Non, ça n’allait pas. Une sueur gluante lui glaçait le front et le dos, cependant qu’une douleur fulgurante lui déchirait la poitrine et s’irradiait jusqu’à l’extrémité de son bras gauche. Elle avait voulu répondre : "Ce n’est rien... juste un vertige...", mais elle n’avait pu émettre qu’un bredouillement pâteux. D’un seul coup, sa tête, casquée du chignon noir qui faisait la joie des caricaturistes, avait piqué, front en avant, sur le pupitre, si rudement que le bois avait résonné sous le choc.

***

La douleur avait disparu dès la première piqûre administrée par le professeur Kreisberger, illustre cardiologue. Belle âme et incontournable figure de la gauche humanitaire et médiatique. Le grand patron penché sur elle avait murmuré en lui étreignant la main : « Soyez calme, madame le ministre d’Etat... maintenant, tout ira bien ».

Comme elle flottait dans un étrange état d’a-pesanteur, le célèbre professeur lui apparut lévitant lui-même au-dessus du lit. L’idée irrespectueuse lui vint qu’il était fatal que, tôt ou tard, le professeur Kreisberger flottât dans les airs, tant il était creux et sonore. Elle ferma les yeux pour ne plus voir le visage au sourire menteur. Dans le pays, l’émotion était considérable. Le monde politico-médiatique alternait les déclarations émues, venues de tous bords, et les flashes d’information. Une armada de journalistes et de caméras de télévision avait jeté l’ancre sur le trottoir devant l’hôtel particulier. L’inévitable professeur Kreisberger, invité sur toutes les chaînes, avait livré, tour à tour, son inquiétude, son espérance et le fond saignant de son coeur innombrable.

Depuis vingt ans et plus, Edmonde tenait la tête dans les sondages de popularité.

Cette "image positive" avait survécu à tous les changements de régimes, à toutes les majorités et cohabitations. Le pouvoir, quel qu’il fût, la respectait. Les ministres la redoutaient. Les successifs présidents de la République lui avaient manifesté de prudents égards. Incarnation de "la conscience européenne", cinq fois ministre, sans cesse réélue à la députation, faisant et défaisant les carrières dans le secret de son salon, Edmonde était une puissance solitaire et jalouse que nul ne pouvait négliger.

Cette situation singulière, ce pouvoir, cette popularité inoxydable, elle les devait à la Loi qui portait son nom : la loi Wurth. Cette loi, présentée et défendue par elle au Parlement, et finalement votée après un long et passionné affrontement, avait légalisé l’IVG (l’interruption volontaire de grossesse), c’est-à-dire rendu légal l’avortement, depuis toujours défini comme un crime et puni comme tel. Du jour au lendemain, Edmonde Wurth était devenue une figure emblématique et héroïque aux yeux de millions de femmes et d’hommes. Elle incarnait la victoire des Lumières contre l’obscurantisme, la libération de la Femme millénairement asservie à sa fonction de reproductrice. Elle fut celle qui avait brisé les barreaux de l’ancestrale prison où Eve gémissait, soumise au bon plaisir du maître avant d’accoucher dans la douleur. Edmonde vengeait l’innombrable foule anonyme des parturientes ensanglantées, des fillettes violentées, des serves engrossées, des ouvrières livrées à la luxure des patrons, des bourgeoises contraintes, par la loi de Mâles, à porter l’héritier. Il était fatal que, par la force de cette loi, un immense bouleversement moral s’ensuivit. La fécondité, dite, depuis les origines, "de bénédiction", devient une malédiction. La grossesse, cessant d’être la gloire et l’accomplissement de la femme, fut, juridiquement et administrativement, assimilée à une maladie puisque l’acte chirurgical qui y mettait fin était remboursé par la Sécurité sociale qui veille aux frais de santé. Du coup, le foetus devint un agent pathogène, un "agresseur" qu’il fallait combattre et éliminer, ou, au mieux, un simple amas de cellules dont les femmes pouvaient se débarrasser licitement. Les féministes américaines, théoriciennes du fameux "politically correct", définirent la femme enceinte comme "parasitically oppressed" (parasitairement opprimée).

Une notion juridique et éthique jusqu’alors inconnue apparut : celle de "désirabilité" qui donnait à la seule femme le pouvoir exorbitant de décider, souverainement, par l’effet de son seul désir, si ce qu’elle portait dans son ventre était une personne humaine, unique, irremplaçable et sacrée, ou une simple excroissance, un "parasite opprimant", une sorte de tumeur qu’elle pouvait faire "opérer" gratuitement.

L’unanime célébration du vote de cette loi historique avait transformé Edmonde en personnage "incontournable", comme on dit dorénavant. Agent glorieux des lois de mouvement de l’Histoire, elle s’était hissée à des hauteurs telles que nul ne pouvait, désormais, s’en prendre à elle. La loi Wurth l’enveloppait et la protégeait comme le palladium rendait Athéna invulnérable. Respectée, redoutée, entourée d’égards et accablée de sollicitations, Edmonde, toujours sanglée dans ses éternels tailleurs Chanel, massive, le chignon impeccable, la parole brève et dardant le terrible regard de ses yeux verts et froids, avait traversé, impavide, tous les bouleversements des deux Républiques.

La mort, elle y avait songé comme tout le monde. Sa génération avait été contrainte de beaucoup la fréquenter. Résistante - et pas pour rire - elle l’avait vue à l’oeuvre de près. Elle connaissait l’odeur des cadavres, l’image des villes en ruines, des corps entassés dans les fosses communes et le bruit des salves au petit matin. Oui, la mort, elle connaissait. Mais, comme tous les survivants, elle en avait masqué la face osseuse et l’avait occultée par l’action et l’exercice du pouvoir. Et voici que la mort, si longtemps écartée, rôdait autour d’elle, que la camarde oubliée s’approchait, dans la pénombre.

***

Edmonde n’avait pas peur. Elle avait toujours été ferme de caractère. Jamais elle n’avait fui l’épreuve, ni détourné le regard devant l’adversaire et l’adversité. Quand la douleur revint et la poignarda de nouveau, en plein coeur, elle ne cria, ni n’appela. Elle tenta de respirer un grand coup, mais ne put. L’air lui manquait. La pénombre s’épaississait autour d’elle et devint nuit noire. Elle s’entendit expirer, deux fois, et, avec son dernier souffle, elle sortit de son corps.

Et voici que, comme l’ont raconté tant d’hommes et de femmes qui ont vécu, elle se sentit avec surprise s’élever hors du cadavre étendu sur le lit.

Flottant au plafond, elle vit avec étonnement le professeur Kreisberger et l’infirmière s’agiter autour de son enveloppe inerte et lui injecter elle ne savait quoi dans la veine du bras. Ensuite, avec cette ironie teintée de tendresse qu’elle lui manifestait depuis trente ans, elle découvrit son mari, Nicolas Wurth, tout pataud, qui se dandinait derrière eux. Haut fonctionnaire et époux docile, l’excellent Nicolas contemplait son corps immobile et les larmes ruisselaient sur sa bonne face désolée.

Soudain, elle ne sut pourquoi, elle quitta la chambre et, s’élevant brusquement, fut aspirée dans un long, ténébreux et interminable tunnel. Elle s’y engouffra, toujours plus vite. Le temps lui échappait, elle eut l’impression que ce voyage n’en finissait pas. Et puis, brilla au loin la lumière à nulle autre pareille. De ce buisson de feu immobile et éblouissant, de cette clarté vivante, émanait une paix inexprimable. Edmonde était comme aspirée par cette lumière et elle aspirait à s’y fondre, comme le voyageur qui meurt de soif dans les sables aspire à se plonger dans l’eau vive de la fontaine. Pendant qu’elle s’en approchait, elle savait que ce foyer radieux était la source même de son âme. Là, au centre de ce noyau ardent qui n’était qu’amour absolu, l’attendait l’éternelle Félicité.

C’est alors qu’ils apparurent.

Ce ne fut, d’abord, qu’une sorte de lointaine nuée, indistincte et vaguement phosphorescente. Cela flottait, comme épars, semblable à un nuage de méduses dans une mer transparente. Puis cela se rassembla et vint à sa rencontre. Et, à mesure que ce nuage s’approchait, une plainte ténue et soutenue, faite de pépiements, de cris légers et de pleurs parvint à Edmonde. Sans qu’elle sache pourquoi, une épouvante, une espèce d’horreur sacrée l’envahit. Ce fut seulement quand cette nuée gélatineuse et plaintive l’entoura qu’elle sut la raison de son effroi. Au coeur de cette transparente substance, palpitante et vivante comme une sorte de placenta, elle distingua les vagues contours de minuscules corps, les linéaments de visages indistincts, des membres à peine ébauchés, une multitude d’êtres inachevés, mi-angelots, mi-foetus, à la fois attendrissants et terribles, car la plupart étaient ensanglantés.

L’âme d’Edmonde Wurth, jusqu’alors obturée par la féroce volonté de puissance qui avait régi son existence, s’ouvrit. En un éclair, elle devint transparente à elle-même. Et elle sut qui étaient ces petits êtres éplorés qui pépiaient autour d’elle. Et avec cette certitude crucifiante vint la compassion, la douleur, et le remords. Elle les vit tels qu’ils étaient : les plus innocents et les plus désarmés de tous, arrachés par violence du ventre maternel, morceaux par morceaux, et criant d’épouvante, démembrés par le scalpel ou dépecés par l’aspirateur des médecins avorteurs, entassés, respirant encore, dans les poubelles des hôpitaux et amenés dans des sacs en plastique aux laboratoires où ils furent utilisés comme cobayes avec les singes et les chats. Ou, mieux encore, centrifugés et réduits en bouillie de cellules fraîches pour fabriquer des crèmes de beauté ! Assassinés par millions, les petits d’hommes venaient vers elle. L’innombrable peuple des Innocents, légalement massacrés chaque jour depuis l’application de la Loi qui portait son nom, l’entouraient et la frôlaient. Glacée d’horreur, Edmonde voyait leurs doux yeux grands ouverts qui l’imploraient, leurs minuscules mains suppliantes, leurs tendres bouches, entrouvertes comme pour chercher le sein maternel. Et leurs plaintes, le cri étouffé de leur vie inaccomplie, s’élevaient, continûment, insupportablement.

Edmonde tenta de se boucher les oreilles - mais elle n’avait plus d’oreilles ! Alors, avec une absolue certitude, elle sut que, dès cet instant, commençait son châtiment. Que ce nuage poreux était infranchissable. Que cette multitude puérile de corps mutilés et opalescents, ces terribles poupons de porcelaine qui l’appelaient en sanglotant, s’interposeraient entre elle et la porte de lumière. Qu’avant d’avoir le droit d’en franchir le seuil et de se fondre dans la Clarté originelle, elle devrait rester là, dans les ténèbres, à attendre que le pardon lui fût accordé. Et que sa punition serait d’attendre l’instant de l’absolution, entourée de cette nuée innocemment accusatrice.

Ce fut ainsi que commença l’éternité d’Edmonde Wurth.

Pendant que, sur la terre, tous les palais de la République retentissaient des pompeuses oraisons funèbres célébrant, à l’envi, ses éminentes vertus et son grand exemple, Edmonde Wurth, agenouillée comme une pauvresse devant la porte du Paradis, berçait en chantant les mêmes éternelles comptines l’âme inconsolée des tout-petits, liés à elle jusqu’à la fin des temps.

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