Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 22 du 18 décembre 1993 - pp. 18 et 19
Les Provinciales
Van der Mersch et l’âme du Nord
par Anne Bernet

La sortie, à grand fracas médiatique, du film Germinal la prouvé, une fois encore l’image littéraire du Nord est invariablement liée dans l’esprit du public à l’oeuvre de Zola et à l’univers minier. Or s’ils sont fiers de leur passé et de la somme de courage que représente l’épopée des "Gueules noires", les gens de la région ne les considèrent pas comme des atouts sur le plan touristique. Ils aimeraient que leur pays ne soit pas immédiatement évocateur de terrils et de corons, de courées malsaines et de coups de grisou.

Petit-être faut-il trouver là l’une des raisons du succès, dans les années trente et quarante, de Maxence Van der Mersch.

Cet avocat lillois, que la critique de l’époque assimila souvent à un émule chrétien de Zola, avait choisi d’évoquer sa Flandre française à travers le monde paysan, citadin, à travers ceux qui vivaient de l’industrie textile, patrons et ouvriers. Le Nord, ce n’était pas que la mine et le charbon.

Une oeuvre pleine de défauts...

Est-ce pour cela que ses lecteurs se retrouvaient dans ses livres ?

En partie sans doute.

D’ailleurs, le succès de Van der Mersch n’était pas, tant s’en faut, que local. En témoignent le prix Goncourt, qu’il reçut en 1936 (il n’avait pas trente ans) pour "L’Empreinte du Dieu" et le tirage de ses romans, qui fut longtemps des plus honorable. Et puis, l’oeuvre et l’homme sombrèrent dans l’oubli. La mort prématurée de l’écrivain, en 1951, ne suffit pas à expliquer cette désaffection. Le phénomène fut plus profond. Si Van der Mersch fut à sa façon un régionaliste, il rut aussi un écrivain à la mode, qui flattait les goûts de ses lecteurs. Rien n’est plus dangereux que d’avoir voulu coller ainsi à l’air du temps.

La gloire immédiate et ses profits matériels se payent devant la postérité... Ces livres-là sont condamnés à mal vieillir. Ce défaut est flagrant chez Van der Mersch : outrances naturalistes, dénonciation si complaisante du péché de la chair qu’elle trahit une trouble attirance, crainte immodérée du progrès, parfois fondée, mais parfois ridicule lorsqu’elle l’amène à qualifier un gramophone « d’infâme mécanique », vocabulaire excessif et tournures de phrases qui sentent quelque peu leur Tartuffe... Oui, tout cela est poussiéreux, agaçant, hypocrite et justifie le désintérêt des jeunes générations.

Et pourtant, pourtant... Van der Mersch est mieux que cela.

Qui se donne la peine de le lire vraiment en est vite convaincu.

Il faut d’abord se forcer à négliger quelques-uns des thèmes de prédilection du romancier, qui sont précisément accessoires, mauvais même. Cette obsession de la fille perdue, de la femelle qui se roule dans le stupre et la luxure, de ces créatures stupides et folles de leurs corps, qui entraînent à leur perte des garçons qui, sans elles, auraient été de vrais petits saints... Ces types de personnages reviennent sans cesse dans l’oeuvre : filles-mères, prostituées, épouses adultères, détestées à la mesure de la fascination qu’elles exerçaient sur le romancier. Les oies blanches qui leur sont opposées n’ont d’ailleurs pas davantage de vérité humaine. En tant qu’individus, les héros de Van der Mersch sont souvent un peu pauvres. Il leur manque tantôt le sens moral, même le plus élémentaire, tantôt, quand ils ont une certaine élévation d’âme, la foi religieuse, qu’ils recherchent obscurément, pressentent, mais découvrent rarement. Cette amputation spirituelle qui est leur lot commun les laisse inachevés, rampant an niveau des instincts primitifs, animaux presque. Le procédé est trop constant, la démonstration trop lourde. Aussi faut-il préférer étudier les personnages dans leur dimension sociale plutôt que dans leur réalité humaine.

... mais un art de peintre flamand

"La Maison dans la dune", le premier roman de Van der Mersch, paru en 1932, peut se lire comme le récit d’une impossible rédemption, d’une aspiration confuse à la pureté parfaite, d’une tentative de retour au paradis perdu avant la chute. Telle quelle, l’histoire est artificielle. Mais, si l’on se borne à y découvrir un Dunkerque interlope, celui des contrebandiers et des maisons closes, ou bien une étude sur la fraude et ses techniques à la frontière belge, sur les méthodes des douaniers, le livre change d’aspect. Les amours mièvres du pauvre Sylvain et de la petite Pascaline perdent toute valeur comparées à ces paysages de dunes et de canaux, à ces ciels qui semblent tombés du tableau d’un maître flamand, à ces petites maisons uniformes, ou à ce combat entre le chien des fraudeurs et celui de la douane.

Un racisme et un sadisme écoeurants...

Pareillement, "Quand les sirènes se taisent" pourrait n’être qu’un médiocre démarquage de "Germinal". L’ouvrière enceinte dont on croit le séducteur tué dans un affrontement entre grévistes et forces de l’ordre, les deux enfants métis (leur portrait est d’un racisme si écoeurant qu’on en est soulevé d’indignation...) qui torturent à mort le chaton de leur soeur (prétexte à une longue scène d’un sadisme difficilement soutenable...) sont accessoires dans ce récit. Ici, Van der Mersch a voulu transmettre sa vision romancée de la grève des industries textiles de Roubaix en 1928. Querelles syndicalistes et difficultés du patronat, voilà au fond le véritable argument du livre.

Toutefois, c’est avec "Invasion 14" que Van der Mersch démontre toutes ses qualités et toutes ses capacités. Livre d’une extrême ambition, aux dimensions d’un département entier, grouillant de personnages qui, tous, tiennent de la place dans le récit, appartenant à tous les milieux sociaux, à tous les types, emportés par le vent de l’histoire. Leurs destins croisés et entrecroisés reconstituent entre 1914 et 1920 l’occupation allemande du Nord et les premiers mois de la libération.

Là comme ailleurs, Van der Mersch n’a pu renoncer à ses poncifs et à ses exagérations favorites. Cependant, il est arrivé, peut-être malgré lui, à oublier en cours de route son propos moralisateur pour n’être plus qu’un observateur, un conteur, étonné, douloureux, puis, enfin, rempli d’une immense compassion pour cette humanité souffrante, qui, la malheureuse, dans son immense part, ignore la valeur chrétienne de la souffrance et du sacrifice.

... mais des intuitions miraculeuses

Et cette découverte que la mort peut engendrer la Vie, que le malheur peut ouvrir à certains des horizons grandioses et inégalables, est au coeur du texte. Elle éclate dans le personnage de l’abbé Sennevilliers, aumônier de lycée qui se jette dans la Résistance, organise un réseau de passeurs et d’espionnage, reçoit des messages radio, écrit et imprime un journal clandestin. Marc Sennevilliers arrêté parvient encore, du fond de sa forteresse, à aider et à soutenir ses codétenus, à être, par sa seule présence, témoin d’un Autre et d’une espérance plus haute.

La sainteté de l’abbé Sennevilliers finit par rayonner autour de lui et par entraîner vers d’inaccessibles sommets les esprits les plus jouisseurs, les plus matérialistes et même les plus haineux.

Et la guerre, les privations, la faim, le froid, refrains obsédants, sont les moyens offerts pour se grandir, se déprendre des biens terrestres qui enchaînent l’homme. L’une des meilleures astuces du livre est de n’appréhender la guerre que de loin, que de l’arrière. Elle n’est évoquée que par le bruit incessant de la canonnade, au loin, que les Lillois entendront, interminable, durant mille nuits.

... en un mot un grand écrivain

Et par ces soldats allemands, pitoyables, déjà vaincus, trop vieux ou trop jeunes, que les habitants d’Herlem voient défiler les derniers mois. Malheureux voués à mourir dans la boue des tranchées. Au point que les Sennevilliers, la mère et la fille, qui ont vu déporter l’un des leurs et l’autre tomber au champ d’honneur, ces deux Françaises dont le patriotisme n’a jamais cédé, sont emportées par une vague de compassion incontrôlable. Mme Sennevilliers a alors ce cri de détresse lorsqu’on envoie au front ces enfants soldats quelle héberge : « Je ne peux pas penser que ce ne sont pas mes garçons ! »

C’est ainsi que, débarrassé de ses oripeaux moralisateurs, Van der Mersch fut, et reste, un grand écrivain.


Les Presses de la Cité viennent de rééditer, en collection Omnibus, sous le titre générique "Gens du Nord", cinq des principaux romans de Van der Mersch.
Sommaire - Haut de page