Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 23 du 30 décembre 1993 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Morand et les déchirures françaises
par Anne Bernet

Faute de nouveaux talents, la littérature française se tourne aujourd’hui vers les anciens. Certains purgatoires littéraires en sont heureusement abrégés. Celui de Paul Morand n’aura pas duré vingt ans. Il est vrai qu’en dépit des apparences, le romancier étant mort en 1976, son oeuvre était mise à l’index depuis beaucoup plus longtemps par l’intelligentsia. Précisément depuis 1944... On rétorquera que ce châtiment n’empêcha pas Morand d’être élu à l’Académie le 24 octobre 1968. Qu’on se souvienne seulement que sa seconde candidature, celle de 1958-59, fut rejetée moins à cause de passages scabreux de "Hécate et ses chiens", qui lui valurent les foudres des hommes d’Eglise qui siégeaient à la Mazarine, qu’en raison, d’abord, d’une cabale des Habits verts « à sensibilité de gauche », puis, d’un véritable diktat du chef de l’Etat. Celui-ci ne se permit-il pas d’écrire aux académiciens qu’il ne pourrait approuver une élection accompagnée « de trop de haines »... On croit rêver ! L’Académie rampa, à l’exception de Pierre Benoît qui envoya sa démission. Comme il n’avait jamais caché ses sympathies d’Action française, on fut plutôt soulagé du départ volontaire du père d’Antinéa... Mais, au fait, de quel crime Paul Morand avait-il bien pu se rendre coupable durant l’occupation ?

Abandon de poste

En juin 1940, Morand, qui mène avec brio sa double carrière de diplomate et d’écrivain, dirige la mission de guerre économique à Londres. Ne pensant pas qu’il sera de bon ton, dans quatre ans, d’avoir séjourné à l’époque dans la capitale britannique, l’ambassadeur quitte l’Angleterre début juillet et rentre en France, sans ordre de son administration. Les autorités de Vichy n’appréciant pas cet abandon de poste, le mettent à la retraite.

Le regret de la Patrie perdue

De son propre aveu, Morand, homme dont la seule ligne politique est de n’aimer que la paix, ne se sent pas spécialement attiré par le Maréchal. Il finit cependant par lui apporter son soutien et accepte en 1943 le poste d’ambassadeur de France à Bucarest. Que Morand, époux d’une princesse roumaine, puisse avoir des liens affectifs personnels avec la Roumanie ne le dédouane pas à la Libération. Sa carrière de diplomate est finie ; sa popularité d’écrivain à succès aussi...

Dans son exil, forcé d’abord, volontaire ensuite, à Vevey en Suisse, Morand ne cessera pas d’écrire, mais, désormais, sa production sera plus rare, plus amère, plus mûre. Surtout, elle s’adressera à ceux qui peuvent comprendre ce dont il parle : le bonheur enfui, la fortune infidèle, les déchirements civils, et d’abord l’inconsolable regret de la patrie perdue. Véritable paradoxe, d’ailleurs, que cette souffrance de l’exilé chez un homme comme Morand qui avait fait du voyage son meilleur inspirateur, qui chantait les capitales étrangères, connaissait toutes les stations balnéaires d’Europe et d’Afrique du Nord, et dont les descriptions de Lisbonne ou de Séville vous donnent une envie folle de tout abandonner et de partir...

Mais il y a une immense différence entre celui qui, par plaisir, quitte son pays, et celui qui en est chassé sans espoir de retour par les événements politiques ; Chateaubriand l’avait déjà dit.

Quelques-uns des plus beaux textes de Morand traitent donc de l’inconstance de la destinée humaine, des passions politiques et de la guerre civile, et du déracinement, l’auteur ne trompe personne en déplaçant dans le temps et l’espace ses intrigues : c’est toujours de l’âme française qu’il parle.

Français de l’étranger

Amoureux ébloui de la beauté et des paysages, peintre admirable dont les descriptions, toujours renouvelées, ne sont jamais lassantes, mais parfumées, lumineuses, sensuelles, Morand, à l’occasion, a évoqué les côtes et les campagnes, les villes de France. Mais ni plus ni moins que le Maroc, le Portugal ou l’Espagne. Vouloir à tout prix rattacher ce mondain voyageur à un terroir précis serait vain et prêterait même à sourire.

Son affaire à lui, ce sont les Français de l’étranger et principalement ceux qui n’ont pas eu le choix, ceux dont la vie était en jeu et qui sont partis comme on fuit. N’est-il pas typique que, dans sa retraite suisse, Morand ait pris soin d’avoir à proximité immédiate une route, une voie de chemin de fer et un embarcadère sur le Léman ? Désir de départ ? Ou crainte d’homme traqué qui veut être sûr de son évasion en cas de péril menaçant ?

Belle comme un château

Ces exilés, voyons-en deux : le Vendéen, Loup de Tincé, et Don Luis Almodovar, andalou de naissance mais français de coeur et d’éducation. Destins frères en même temps que diamétralement contraires.

La famille de Tincé, d’antique extrace, est ruinée en 1783. Son dernier descendant, Loup, beau jeune homme d’une vingtaine d’années, vit dans une ferme branlante, ultime vestige des gloires ancestrale. Obligé de travailler lui-même le peu de terres qui lui restent, il a renoncé à son tortil de baron. Loup s’accommoderait de sa malchance et de sa pauvreté, ne serait l’impossible amour qu’il voue depuis l’enfance à sa voisine, Parfaite de Saligny. Héritière de négriers enrichis, Mlle Babud de Saligny est une belle voltairienne qui ignore le nombre de millions contenus dans les coffres paternels. Au demeurant, Parfaite est aussi belle que froide, aussi brillante d’apparence que vide intérieurement. Elle ressemble au château de son père : elle jette de la poudre aux yeux des naïfs... Tincé, qui ne fréquente les filles que de loin, ne mesure pas son inconsistance. Pour elle, il quitte son vieux pigeonnier, part en Amérique, conquiert de haute lutte une aisance à faire pâlir de jalousie les Babud nantais. Et revient demander la main de Parfaite. On est en 1793... Officier de Charette, Loup de Tincé, prisonnier des Bleus, épousera sa bien-aimée grâce à un mariage républicain célébré par Carrier. Il mourra comblé, sans avoir eu le temps de comprendre que Parfaite ne valait vraiment pas qu’il pleure pour elle.

Des dates qui parlent

Quant à Luis Almodovar, élevé en pleine Révolution au lycée de Bayonne, imprégné jusqu’à la moelle des idées des Lumières, il s’imagine que Joseph Bonaparte fera le bonheur de l’Espagne archaïque. Lorsque ce collaborateur par idéal se réveillera de son rêve, il aura ruiné son bonheur, déchiré sa famille, livré ses compatriotes aux bourreaux français, et tué son épouse qu’il adorait... Découvrant qu’il est l’assassin de sa bien-aimée Maria-Solidad, véritable incarnation de la patrie meurtrie et souffrante, Luis sollicite son entrée dans la confrérie des Flagellants de Séville. Cet esprit fort, cet héritier du XVIIIe siècle, passera le reste de sa vie dans la pénitence et le repentir. "Parfaite de Saligny" est une nouvelle excellente, qui date de 1949 ; "Le Flagellant de Séville", un roman magnifique paru en 1951. Les dates sont parlantes et disent bien quel message Morand voulait transmettre.

Entre l’orgueil et la peine

Tout comme les remarquables scènes de genre qu’il offre en peignant ses cénacles d’émigrés. Français de Londres en 1793 ou Espagnols de Bordeaux en 1820, rongés d’amertume et de regrets, mis en émoi par de fausses nouvelles, ou par les vraies, toujours tragiques, partagés entre l’orgueil, qui les empêche de négocier leur retour, et les peines de l’exil qui finissent par briser leur résistance, trop petites sociétés où l’on s’entraide fraternellement mais où l’on s’énerve mutuellement, où l’on finit par se détester comme en famille, « Si Joachim fait encore craquer ses doigts, je le tue ! » Et, en même temps, au fil des ans, le pardon et l’amour remplacent la haine. Luis revenu à Séville sous la protection du duc d’Angoulême en 1823, a pour premier souci d’aller voir son cousin Blas, emprisonné comme libéral après avoir été un héros de la guerre contre les Français. Et ils tombent en pleurant dans les bras l’un de l’autre. Est-ce ce désir de réconciliation que certains ne pardonnaient pas à Paul Morand ?


Une biographie de Paul Morand paraîtra en février chez Plon. Fayard vient de rééditer "Le Flagellant de Séville" et "Le Prisonnier de Cintra".
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