Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 23 du 30 décembre 1993 - p. 22
Un jour
L’An neuf

La coutume, qu’à cause de son origine païenne la Sainte Eglise prohiba six siècles, exige que, le 31 décembre ou le 1er janvier, l’échange des voeux d’An neuf soit apparié d’un échange de cadeaux qui entretiennent l’amitié... La tradition peut, de nos jours, être onéreuse : pour certains Grands, elle était jadis une ruine.

Monsieur, frère du Roi, offrit le 1er décembre 1678 à Madame la marquise de Montespan, sa belle-soeur de la main gauche, un plat de métal précieux estimé 10 000 écus. La superbe amante du Roi Soleil n’envoya rien à Monseigneur, mais l’ingrate fut bien moins lâche vis-à-vis du Très Chrétien : elle lui donna un album relié d’or contenant les miniatures des places prises par les drilles de Condé et de Turenne aux Hollandais, aux Impériaux, aux Espagnols et aux Danois... Quant à Mazarin, le cardinal-ministre, quoique fort pingre, il organisait, la nuit de la Saint-Sylvestre, une loterie dont toutes les billes faisaient remporter à leur possesseur un joyau qu’eussent envié les princes de Golconde. Ainsi, Mlle de Montpensier, fille justement de Monsieur, obtint-elle à ce joli jeu une gemme valant un million et demi de francs Marianne V. D’autres nobles personnages, il est vrai, n’avaient point la munificence de l’Italien : « Comme étrennes, disait le lucide cardinal Fleury à sa livrée, je vous donne ce que vous m’avez volé durant l’année »...

A Paris, venue la fin du mois de décembre, les petites gens des temps anciens s’en allaient, eux, badauder entre le pont Neuf et le pont aux Changes, et y achetaient chez des boutiquiers à plein vent quelques brimborions, humbles choses avec lesquelles ils « estrenneraient », sous le gui, famille et amis. On trouvait là de modestes joailleries, des flacons de dragées, des « harengs saurets », des pantins ; et même des almanachs de bois, « l’usage des illettrés »...

Jean Silve de Ventavon
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