Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 24 du 8 janvier 1994 - pp. 14 et 15
Les Provinciales
Jean de La Fontaine, « le garçon de Champagne »
par Anne Bernet

Personne ne prit jamais Monsieur de La Fontaine au sérieux. Ni sa famille, ni ses amis, ni ses maîtres quand il était jeune homme, ni les Grands, ni le Roi ; et pas davantage la postérité... Au demeurant lui-même ne se prenait pas au sérieux du tout, et il en faisait profession. Installé dans son personnage d’évaporé, il en jouait à loisir, faisait mine de s’en excuser, comme d’un vice incurable mais innocent. N’avouait-il pas en riant et en rimant : « Mais quoi ! Je suis volage en vers comme en amour ! »

Evidemment, à force de jouer ce rôle, il ne parvint plus à s’en débarrasser...

Voilà comment l’un des plus fins connaisseurs de l’âme humaine, un sage authentique, un philosophe qui se donnait les gants de n’être jamais ennuyeux et un très grand poète reste dans nos mémoires comme ce monsieur gentil et distrait qui faisait parler les animaux et les plantes...

Il naquit à Château-Thierry en juillet 1621. Notre littérature classique étant peu portée sur le régionalisme, La Fontaine n’évoque guère ses attaches champenoises dans son oeuvre ; cependant pour Tallemant des Reaux, il était « le garçon de Champagne » qui savait s’en souvenir à propos quand il faisait sa cour au seigneur de la ville, le duc de Bouillon. Qui savait aussi retrouver, dans son enfance provinciale, des images, des saynètes où la vie quotidienne dans son prosaïsme illustrait d’éternelles vérités.

Il eut toujours besoin d’un refuge maternel

On a dit de cet observateur scrupuleux qu’il n’avait pas les pieds sur terre ; qu’il vivait dans les nuages. Jean de La Fontaine était-il surtout Jean de La Lune ? Certainement ! Peut-être la vie lui avait-elle fait mal trop tôt. Orphelin de mère dès sa prime enfance, il eut toujours besoin d’un refuge maternel. Il crut d’abord le trouver dans l’Eglise. Ses professeurs, au séminaire de Saint-Sulpice, s’en arrachèrent bientôt les cheveux ; l’astreignirent à des répétitions supplémentaires de théologie. Rien n’y fit : on le pensait plongé dans la Somme de saint Thomas ou dans saint Augustin... L’abbé de La Fontaine lisait Honoré d’Urfé... On eut la prudence de renoncer à lui conférer les ordres sacrés.

Notre Sainte Mère l’ayant rebuté, le galopin se consola dans tous les bras féminins qu’il rencontra. Et il en rencontra beaucoup... Il les aimait très jeunes : filles de quinze ans quand il en avait trente, et femmes de trente ans quand il en eut soixante. Ce naïf incapable de se débrouiller dans le monde et d’affronter les difficultés de l’existence se laissa materner avec délice jusqu’à la fin de ses jours... Les dames ne s’en repentirent pas : il les aimait sincèrement. Une seule eut à s’en plaindre. C’était, évidemment, la malheureuse qui avait eu le tort de l’épouser...

Volage en amour, mais fidèle en amitié...

« Je ne suis pas de ceux qui disent : "Ce n’est rien : / C’est une femme qui se noie." / Je dis que c’est beaucoup et ce sexe vaut bien / Que nous le regrettions puisqu’il fait notre joie ».

Il est vrai qu’en compagnie féminine il cessait brusquement d’être « grossier, lourd, stupide », ne sachant pas « parler de lui, ni raconter ce qu’il vient de voir », tel que le peignit La Bruyère. Ses amies le lui rendront en toutes occasions. Car, si le poète est volage en amour, en amitié il est d’une fidélité que rien n’ébranle. « Deux vrais amis vivaient au Monomotapa... » La Fontaine sait ce dont il parle. Qu’on en juge ! Depuis 1656, ce rimailleur, qui n’a commis qu’une mauvaise traduction de Térence, qui empile des brouillons de pièces qu’il ne terminera jamais, qui va de four en four et dont Lully a refusé le livret qu’il lui avait commandé, est pensionné, à ne rien faire ou presque, par le surintendant des Finances, Nicolas Fouquet. On connaît la suite et la colère royale s’abattant sur le ministre en 1661... « Ce sont amis que vent emporte ; et il ventait devant ma porte... » soupirait déjà Rutebeuf au XIIIe siècle. La Fontaine n’appartient pas à cette catégorie-là.

Dans l’abandon général qui suit la chute de l’Ecureuil, une voix s’élève, qui ose s’adresser à Louis XIV. La gratitude et l’angoisse ont soudain donné du talent au poète. "Les Nymphes de Vaux" réclament la grâce du coupable, car « C’est être innocent que d’être malheureux... »

On a dit La Fontaine inconscient parce que son courage en gênait d’autres... Le Roi l’enverra quelques mois en exil à Limoges.

Mais il a tant de protecteurs, tant d’amis, si haut placés, soit par la naissance soit par le talent, qu’il rentre en grâce. Ils le sauveront encore, dix ans plus tard, dans une affaire plus grave.

Le dramaturge raté se venge de ses déconvenues théâtrales en écrivant des Contes en vers, directement inspirés du Moyen Age et de la Renaissance, et d’une salacité qui frise la pornographie.

En guise de fauteuil une botte de paille humide

La censure s’émeut, d’autant que La Fontaine, dans sa verte candeur, s’imagine pouvoir briguer, avec ses histoires de bergères, de nonnains et de veuves, rien moins qu’un fauteuil à l’Académie...

En guise de fauteuil, la justice lui fait miroiter une botte de paille humide dans un cachot du Châtelet... Madame de Montespan, que La Fontaine amuse, sait amadouer son royal amant.

L’Académie, le poète l’obtiendra finalement en novembre 1683. A cause de ses Fables. Auxquelles il ne croyait pas, qu’il regardait comme des enfantillages destinés à amuser le Dauphin, puis son fils, le duc de Bourgogne. Frustré de ses nobles ambitions, il n’appréciait pas la fraîcheur de son propre talent, et son coup d’oeil incisif. Et pourtant...

Partie intégrante de notre patrimoine

La Fontaine n’a pas vieilli. Comme Molière, ce qu’il a observé n’a pas changé pour le fond.

Il y a la langue, si belle !

« Le long d’un clair ruisseau buvait une colombe. » « Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre. » « Mais vous naissez le plus souvent sur les humides bords des royaumes du vent. » Il y a les scènes du quotidien : Perrette et son lait, le meunier et son fils qui vont vendre leur âne à la foire, le docteur Tant-Pis, et le docteur Tant-Mieux, qui s’accusent mutuellement d’avoir tué leur patient commun, la justice aux interminables longueurs, l’argent de la gabelle, les voitures embourbées, les voleurs de grand chemin, les potagers florissants, les chasseurs qui lutinent la fille du fermier, le savetier qui chante et le financier insomniaque...

Tous si familiers qu’ils font partie intégrante de notre patrimoine, au même titre que Cendrillon et le Petit Poucet.

Mais leur sagesse ne nous est-elle pas toujours précieuse ?

Relisez "La Lice et sa compagne" : « Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette. / Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête / Il faut que l’on en vienne aux coups / Il faut plaider, il faut combattre. / Laissez-leur prendre un pied chez vous, / Ils en auront bientôt pris quatre. »

Les grandes consciences commencent par de la morale...

Que n’écoutent-elles, les grandes consciences qui glosent sur les malheurs du monde, "L’enfant et le maître d’école" où certain pédant, voyant un gamin se noyer, commence par lui faire un prêche, avant de le sortir de l’eau : « Hé, mon ami ! Tire-moi du danger ! / Tu feras après ta harangue ! » Et la leçon de liberté que donne "Le Loup et le Chien" : « Attaché ! dit le Loup, vous ne courez donc pas / où vous voulez ? Pas toujours mais qu’importe ? / Il importe si bien, que de tous vos repas / Je ne veux en aucune sorte ; / Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor ! »

Sera-t-il encore étudié longtemps ?

On se demande si avec ce genre de morale, Monsieur de La Fontaine sera encore étudié longtemps dans nos écoles...

Il mourut le 13 avril 1695, fort pieusement, s’étant depuis bien longtemps repenti de ses polissonnades.

A un ami, il avait fait ce dernier aveu : « Mourir n’est rien, mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu ? »

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