Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 44 du 7 septembre 1994 - p. 13
L’Histoire à l’endroit
Vérités sur l’intervention humanitaire
par Bernard Lugan

Contrairement aux affirmations de M. Alain Juppé, l’intervention militaro-humanitaire de la France au Ruanda avait, à l’origine, des buts essentiellement politiques. Héritier d’une situation "pourrie" léguée par ses prédécesseurs socialistes, l’actuel gouvernement a voulu, en effet, tenter de figer l’avancée des Tutsi du FPR afin d’éviter à ses protégés Hutu une totale défaite militaire.

Cette intervention militaire déguisée avait pour finalité d’imposer un compromis aux belligérants. Un compromis dans la logique des "accords d’Arusha", c’est-à-dire du partage du pouvoir entre les factions opposées. Pour la France, c’était la seule issue permettant de sauver la face et de sauvegarder des intérêts politiques exclusivement et imprudemment engagés aux côtés du clan Habyarimana, c’est-à-dire d’une partie seulement des Hutu du Nord.

Il est inexact d’avoir prétendu, comme l’a fait tout d’abord le gouvernement français, que "l’opération Turquoise" « était destinée à sauver des Tutsi » car, dans la "zone sûre" de Gikongoro-Cyangugu, la quasi-totalité des Tutsi avait, hélas, été massacrée par les Hutu bien avant l’intervention de nos troupes.

Dans leur majorité, les quelques centaines de malheureux qui furent tout de même sauvés par nos soldats ne risquaient plus pour leur vie car ils avaient généralement été volontairement épargnés afin de servir de monnaie d’échange lors de l’avance du FPR.

Les résultats de l’intervention française sont dérisoires au vu des moyens mis en oeuvre et de leur coût non encore exactement chiffré : moins de 10 000 personnes prises en charge médicalement, un millier d’interventions chirurgicales pratiquées et 20 500 cadavres ensevelis dans des fosses communes. Politiquement, le jeu en valait-il la chandelle ?

En revanche, l’action française, outre le fait qu’elle a achevé de nous aliéner la sympathie du pouvoir de Kigali, a largement amplifié le "désastre humanitaire", car des centaines de milliers de réfugiés sont venus s’agglutiner dans la "zone humanitaire sûre" afin d’échapper à la légitime vengeance des Tutsi du FPR.

Plus grave encore, ce sont des assassins, des parents d’assassins, des familles d’assassins qui, dans leur grande majorité, ont pris les chemins de l’exil. C’est eux que nous protégeâmes dans la "ZHS" et au Zaïre.

Tous les Hutu n’ont pas fui le Ruanda. Sont restés au pays ceux qui n’ont pas participé à la sanglante orgie anti-Tutsi. Ceux qui n’avaient rien à se reprocher. Or, ceux-là ne recevront aucune aide. Ils n’intéressent personne puisqu’ils ne meurent pas en direct pour les besoins du journal télévisé de 20 heures. En revanche, et pour des années, deux millions de Hutu réfugiés à l’étranger, car ils ont directement ou passivement trempé dans les massacres, vont être pris en charge par la communauté internationale. Pris en charge est un mot faible, puisqu’il faut que nos soldats aillent jusqu’à leur creuser des latrines et ensevelir leurs morts L’armée française n’a-t-elle pas d’autres missions à remplir ?

Comme dans le cas de la famine d’Ethiopie, comme dans le cas de celle de la Somalie, les ONG ont menti. Quoi de plus normal, car seule l’inflation de chiffres permet aux bourses de s’ouvrir... L’on nous affirmait que le choléra allait tuer 20 % des Ruandais réfugiés dans les camps du Zaïre, soit au moins 300 000 personnes. Or, toutes causes de décès confondues, nos soldats-fossoyeurs ont enterré 20 500 cadavres. Alors, en dépit de l’insoutenable force de l’image, osons poser la question : pourquoi nous a-t-on une fois de plus menti ? Et dans quel but ?

Cette question n’est pas iconoclaste car la naïveté de l’Homme blanc a peut-être des limites et il n’est pas certain qu’il laisse éternellement le "piège humanitaire" ponctionner son portefeuille.

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