Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 104 du 11 septembre 1996 - p. 3
Editorial
Ca valait bien une fête !

Le mardi 10 septembre, la radio d’Etat a, selon l’expression de ses animateurs, consacré la journée à « faire la fête » avec les habitants du Havre.

Motif de ces réjouissances médiatisées : l’arrivée dans le port normand d’un paquebot de croisière, propriété de l’homme d’affaires norvégien Knut Klosters et affrété par un armateur américain, le Norway, qui (je parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) fut naguère l’orgueil de la République gaullienne.

Il s’appelait le France.

On me permettra de rappeler brièvement les faits. Le 19 janvier 1962, le France, baptisé par Yvonne De Gaulle, femme du général-président, appareille pour sa croisière inaugurale. C’est le plus beau paquebot du monde.

Il incarne aux yeux du monde la France gaullienne : forte, indépendante, riche, moderne, engagée dans l’avenir. Il a coûté quatre cent millions de l’époque (trois milliards d’aujourd’hui).

Il part pour vingt ans. Les experts ont situé à cet "horizon" la date de son amortissement.

Douze ans plus tard, il est désarmé.

Motif : crise du pétrole, charges d’équipage, absence de rentabilité.

Après six ans de cale sèche, il est fourgué au vingtième de son prix en francs constants à un milliardaire arabe qui, six mois plus tard, le revend à un Norvégien en faisant la culbute.

Le Norvégien dépense en travaux le tiers de ce que le bateau a coûté à l’origine et, en six mois, le fait transformer par des chantiers navals allemands en navire de croisière.

Depuis, il n’a pas cessé de gagner de l’argent.

Conclusion.

La formidable machine de la Ve République, avec son général, ses plans quinquennaux, ses ministres, ses fonctionnaires, ses marins cégétistes n’a pas été foutue de consacrer une part de ses ressources à sauver ce fleuron de l’art de vivre français.

Pas été foutue de trouver en six ans l’acheteur qu’un bédouin a dégoté en six mois.

Pas été foutue en six ans de moderniser un navire qu’un chantier allemand a refait entièrement en six mois.

Pas été foutue de rentabiliser en douze ans un navire dont un armateur américain fait une mine d’or depuis dix-sept ans.

Un tel résumé de la calamité que, depuis bientôt un demi-siècle, la Ve Ripoublique représente pour la France méritait bien une petite fête, en effet.

Cela dit, on comprend que l’armateur ait refusé de recevoir à bord les milliers de "gars du France" invités par la municipalité du Havre pour la circonstance.

Il devait craindre qu’ils ne le coulent une deuxième fois.

Serge de Beketch
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